Ethnographions nous...
Depuis des années, sur les bancs de la fac, s’est développé le mythe des débouchés en ethnologie. Comme tous les mythes, il a un fond réel qui lui permet de se perpétuer, et en l’absence d’études « scientifiques » et « objectives » à son propos, il restera un mythe.
Ce mythe fonctionne de la façon suivante : on peut vivre de l’ethnologie, puisqu’il existe des enseignants en ethnologie qui gagnent leur vie grâce à cette discipline. Ou encore : l’ethnologie est une discipline qui a sa place partout (ce qui est vrai), et en tant qu’étudiant, on en conclut trop vite que « puisque l’ethnologie à sa place partout, les ethnologues de formation initiale trouveront certainement leur place sur le marché du travail, et ceux n’y arrivent pas alors que l’ethnologie à sa place partout, vraiment, ils ne doivent pas être bien malins... »
Malheureusement, ce « raisonnement » est faux, et ce mythe des débouchés en ethnologie a des conséquences catastrophiques.
Des générations d’ethnologues issues de formation initiale se sont escrimées à imaginer toutes sortes de solutions pour tenter de vivre du savoir qu’ils ont acquis au cours d’une looooonnnnnggggguuuueeeee formation. Sans succès pour une énorme majorité. Non pas qu’ils ne sont pas « bien malins », mais parce qu’il n’y a pour ainsi dire pas de débouché en ethnologie. A tel point, qu’aucune loi ne règlemente la pratique de l’ethnologie, et que n’importe qui peut s’autoproclamer ethnologue, même sans formation, en dehors des institutions de recherche et d’enseignement où le doctorat est l’une des conditions d’accès.
Aucune faculté d’ethnologie ne fait d’étude sur le « devenir » du groupe social qu’elle a sous les yeux : ses étudiants, et ne les informe ainsi de l’avenir probable qui les attend après leur formation. On ne peut pas accuser un manque de compétences… Peut-être un manque de temps ? ou de volonté, ou d’intérêt ? à moins qu’il n’y ait une autre raison… laissons vivre le mythe, sa disparition risque de faire disparaître ses prêtres et leur institution. Quelle importance le devenir des jeunes ?… Ils savent et ont appris à raisonner, tambours battants, qu’ils « doivent » apprendre à faire de l’ethnologie parce qu’ils aiment ça…
Cependant d’après un chiffre officieux ayant circulé lors du mouvement « Sauvons la recherche », seuls 3 à 5 % des docteurs en ethnologie / anthropologie sont intégrés aux institutions de recherche et d’enseignement. Pour les 97 à 95 % restant, s’ils n’ont pas d’autres compétences que leur seule formation universitaire en ethnologie / anthropologie, ils ne peuvent compter que sur le revenu du conjoint, des parents, ou sur les aides sociales du genre RMI pour subsister faute de pouvoir trouver un emploi (un cursus élevé ferme les portes des emplois « pour manger »). Bienvenue sous le seuil de pauvreté. Il est à noter que dans la majorité des cas ces mêmes « revenus » servent à financer tout ou partie du cursus universitaire.
Ceux (les exceptions statistiques) qui, malgré tout, arrivent à vivre de façon plus ou moins directe de leurs connaissances en ethnologie, en dehors de l’institution où les places sont plus que limitées (3 à 5 % des docteurs), sont systématiquement cités en exemple pour permettre au mythe de l’emploi en ethnologie d’exister. Bien qu’ils soient cités en exemple pour « créditer » la logique : « on peut vivre de l’ethnologie, la preuve, j’en connais un », on interroge systématiquement leur éthique d’ethnologue. En effet, il est tellement improbable, incroyable, de vivre de l’ethnologie en dehors de l’institution que certains se disent qu’il doit y avoir un truc malsain quelque part…
En tant qu’étudiant, on devient très facilement un adepte, un croyant de ce mythe des débouchés en ethnologie. Il est en effet plus agréable de penser que l’on donne 5 à 10 ans de sa vie à une formation qui nous offre un avenir, plutôt que de d’accepter une réalité bien triste qui dit que dans les faits, avec une formation en ethnologie, on devient plus probablement ethnologue RMIste avant de devoir repartir de « zéro » pour se lancer dans une formation professionnalisante cette fois ci.
Personnellement, je me refuse de me faire un prêtre au service de ce mythe. Donner à croire ce mythe aux étudiants, ou ne pas le contredire fréquemment, c’est leur proposer très probablement un avenir de RMIste, et je ne veux pas porter cette responsabilité. D’autant que les étudiants en ethno ont généralement un profil enthousiaste, sont motivés, presque « enchantés »…
De mon point de vue, lorsque l’on est étudiant, on ne donne pas 5 à 10 ans de sa vie (voire plus pour les étudiants qui travaillent pour se payer leurs études) à une formation qui met une hypothèque sur son avenir. Il est vrai que lorsqu’on est étudiant dans la tour d’ivoire, on veut espérer qu’en étant bien sage et en travaillant bien, on aura des diplômes qui nous conduiront à une profession (chercheur pourquoi pas ?). Hélas, on ne fait pas toujours la différence entre formation diplômante et professionnalisante, et on ne mesure pas les conséquences qui vont suivre (je ne parle pas bien sûr, des formations « professionnalisantes » que seuls des professionnels en congé formation sont invités à suivre avant de regagner leur emploi…). Pourtant la nuance est de taille… Un cursus en ethnologie est un cursus diplômant. La formation en ethnologie / anthropologie apporte un diplôme, pas un métier. Je n’ose pas dire à quoi sert un papier — un diplôme n’est parfois qu’un papier — dans la plupart des terrains que j’ai pratiqués (à mes frais)… De support à des formules magiques et protectrices (contre le chômage par exemple), le plus souvent à « s’asseoir dessus ».
Une université est un centre de formation (avant d’être un centre de recherche). Logiquement, de nombreux étudiants se tournent vers les formations universitaires en espérant que cela leur serve, à l’issue de leur formation, à trouver un travail qui leur permettra de vivre. Aucun étudiant ne rêve de devenir RMIste. Par contre, gagner sa vie en voyageant et en partageant avec d’autres cultures… Laissons vivre le mythe et ses prêtres.
Je me demande si « l’on » a pas souvent tendance à confondre l’Université qui doit être un ascenseur social, d’avec l’Université Pour Tous (UTP), également nommée Université Tous Ages (UTA) qui porte aussi le sobriquet d’Université troisième âge, car il est vrai que se sont surtout des retraités qui peuvent se permettre de suivre une formation sans espérer que cela facilite l’insertion sur le marché de l’emploi.
Le mythe des débouchés en ethnologie a toutefois une utilité. Il est en effet au service d’une institution. Il permet chaque année aux départements d’ethnologie d’accueillir de (trop) nombreuses inscriptions d’étudiants, qui permettent aux trésoreries de ces départements de se porter plus ou moins bien, et de financer « la recherche »…
Ensuite, de beaucoup d’étudiants naissent beaucoup de doctorants qui offrent un vivier de main-d’œuvre dans lequel les universités peuvent puiser pour combler les postes de vacataires (ces fameux « emplois » qui n’ouvrent pas de droit au chômage, à la sécurité sociale… et qui représentent plus des 2/3 du personnel enseignant). Postes de vacataires que les doctorants peuvent difficilement refuser, d’une part, parce qu’ils ne trouvent pas de travail et de revenus ailleurs, et d’autre part, parce que s’ils veulent espérer, un jour, « quand ils seront grands », prétendre à un poste de titulaire, ils doivent justifier de ce genre d’expériences (en plus de nombreuses communications non rétribuées). Bien sûr, parmi les vacataires, très peu auront la chance d’obtenir un poste de titulaires (rentier)… On dit des autres, ceux qui ne rejoignent pas une institution d’enseignement ou de recherche ou qui ne vivent pas de l’ethnologie, qu’ils disparaissent dans la nature tant il est vrai qu’en dehors de l’institution c’est le désert, et que l’avenir y est aride.
Résultat, que je trouve catastrophique, plutôt que d’être un ascenseur social, l’Université fabrique de la précarité. Pire, elle a besoin de cette précarité pour fonctionner.
De mon point de vue, d’après mon éthique, ce type de fonctionnement n’est pas défendable…
L’institution acceptera-t-elle de se remettre en cause pour arrêter de sacrifier la jeunesse sur son autel, ou les facultés d’ethnologie resteront-elle parmi les derniers lieux ou l’on s’autorise encore le sacrifice humain ?
Alexandre Bonche
15 commentaire(s)
- commençant par les plus récentsBonjour, Je suis étudiante en anthropologie, en master 1, et je rejoins la position d’Alexis : il ne nous a absolument as été affirmé ou sous-entendu que l’on obtiendrait un poste à la fin des études que nous suivions. Au contraire, les tentatives de découragement (méthode destructrice s’il en est) n’ont cessé de nous parvenir de la part des enseignant, et la sensation que ce que l’on apprend est parfaitement inutile vient sûrement en partie de cela.
Il me semble qu’une incitation envers les étudiants pour trouver des alternatives au poste titulaire dans les grandes institutions de la recherche seraient plus constructives, mais reste l’éternelle question : quelles sont ces alternatives ? Il me semble également que le corps enseignant est bien faiblement armé pour trouver des solutions à ce problème central pour l’avenir de l’anthropologie, tiraillé entre ses propres recherches (et les différentes missions qui en incombent) et l’objectif de maintenir leur département dans la hiérachie universitaire.
Je ne propose malheureusement ici aucune solution à la situation présente, mais ne fais que rappeler l’importance (et l’urgence !) d’un débat sur une plus grande ouverture de l’anthropologie, sclérosée depuis des décennies dans une logique de pur renouvellement de postes. En espérant avoir été tout de même constructive, Mathilde.
ils sont morts, presque morts, déjà morts
un peu de viagra ?
De mon côté, j’ai été prévenu en temps et en heure. Toutefois, j’avais réalisé comme mes camarades que les laboratoires ne ressemblaient pas à des Kolkhozes. A vrai dire, je crois qu’il faut être d’une franche naïveté ou d’un sérieux optimisme pour croire le contraire. J’ai beaucoup de mal à comprendre ton message, c’est peut-être le retour du refoulé. En tout cas je ne me suis fait aucune illusion et je n’étais pas le seul dans ce cas, à vrai je n’ai pas connu d’autres personnes qui ont cédé à ses sirènes imaginaires.
La trame et ses personnages sont tout aussi bizarres. Mais bon, un discours mortifère de plus n’y changera rien.
Bonjour, J’ai commencé mes etudes d’anthropologie à l’université de Saint Denis. Dès la 1ere année on nous martelait a chaque cours qu’il n’y aurait pas de poste en anthropologie pour nous ! Ton « mythe » n’était donc pas du tout opérant la -bas, et j’insiste sur le « pas du tout ». De plus, beaucoup d’étudiants, et pas seulement du 3eme age, faisaient des études d’anthropo. parfois jusqu’en maitrise et même DEA tout en sachant qu’ils n’aspiraient pas a devenir anthropologue de profession ! ET je te rassure, une bonne partie d’entre eux ont fait autre chose, tout en espérant y intégrer l’apport de l’anthropologie dans leur propre réflexion sur leur métier, par exemple dans le secteur associatif ou encore médical. Je trouve que ton argumentaire alimente l’idée que les formations en sciences humaines sont des fabriques a chomeur (reprenant par la même certains arguments de la derniere camapagne electoral, « Le contribuable n’a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne si au bout il y a 1 000 étudiants pour deux postes. [...] Les universités auront davantage d’argent pour créer des filières dans l’informatique, dans les mathématiques, dans les sciences économiques. Le plaisir de la connaissance est formidable, mais l’Etat doit se préoccuper d’abord de la réussite professionnelle des jeunes. » Nicolas Sarkozy, 20 minutes, 16 avril 2007.) Le problème c’est que ton argumentaire est selon moi en bonne partie faux : les chomeurs de longue durée sont essentielement des jeunes sans diplome et des seniors... pas des doctorants en anthropologie ! Sinon, effectivement quand on commence une thèse il faut savoir qu’on a peu de chance de devenir « statutaire » par la suite.
Alexis
J’ai été heureux de lire ce constat. Pas parce que je suis « content » de voir les nombreux diplômés de l’anthropologie se retrouver sans réel avenir professionnel au sortir de ce si beau cursus, mais parce que j’ai aimé la précision des observations... Surtout aussi parce que j’avais moi même compris ce problème, mais n’avais encore jamais lu un article qui l’exposait de la sorte.
Bravo... Ca fait du bien de voir que cela a été dit.
Pour ma part, je me suis arrêté en Master2... Au milieu de l’année, lorsque j’ai compris que je ne faisais que repousser une échéance et que le lourd travail que je fournissais ne pourrait jamais servir mes intérets « pécuniers » et donc... Mes conditions de vie.
Effectivement, on ne peut casser le mythe de l’ethnologie. Il a encore de beaux jours devant lui, tout simplement parce que sa survie a avant tout un intéret que l’on nommerait, pour d’autres secteurs de la vie dans notre société, « commercial ».
L’université qui ne « vendrait » pas sa formation en anthropologie et qui préviendrait ses étudiants... Causerait sa propre mort, sa propre disparition.
C’est aussi simple que cela d’après moi : plus il y a d’étudiants, plus on peut prétendre à des financements, plus on peut prendre de chercheurs... Evidemment, il faut du chiffre pour augmenter un tant soit peu ces financements.
Durant mon cursus, et pendant un cours en amphi, un enseignant a répondu à demi mots à la question d’une étudiante concernant les débouchés sur le monde du travail... Je pense qu’en moi même j’ai énoncé ce qui a été si bien décrit au début de l’article : « On peut y arriver si on s’en donne la peine... Ceux qui n’y arrivent pas ne sont pas bien malins... ou ne se donnent pas les moyens. »
En bref, je sors de l’anthropologie et mes études universitaires n’intéressent pas pour les quelques postes que je convoite.
Depuis, j’ai fait une formation professionnalisante... Et je peux donc témoigner que la question de la formation « mythique » n’est pas seulement valable pour notre secteur de prédilection...
Merci Alexandre de dire (et d’écrire) ce que d’autres pensent tout bas. Je me bats encore « comme un diable dans l’eau bénite » contre ce mythe en me répétant : ça ne peut pas s’arrêter ainsi... 12 ans d’investissement en anthropologie et avec succès... Force est de constater l’échec de ce système qui, bien qu’il forme la pensée de façon positive (je le « crois » encore), profite aussi des idéaux de la jeunesse. On ne peut aider à relever les « autres » quand on n’est pas encore debout soi-même. Et c’est un entrepreneur comorien qui me disait cela à Madagascar. Pour notre survie, il nous faudra intégrer les rangs pour les ouvrir de l’intérieur. L’anthropologie et l’ethnologie constitueraient ainsi des formations complémentaires. Et si vous coyez qu’en Amérique c’est bien différent, détrompez-vous... là aussi il y a un mythe à abolir.
Hélène Giguère
Bonsoir,
Si c’est possible.
Sans doute même souhaitable !
D’ailleurs, votre avant-dernier commentaire (ci-dessous) rejoint parfaitement le mien posté au même moment. Alors, allons-y !
Je crée donc cette rubrique “Doléances" (les actions concrètes) dans le “Hors-piste”. C’est peut-être aussi hors des sentiers battus que l’on avancera ! ;-)
Pour poursuivre avec mon dernier post, ne serait-il pas possible d’avoir une rubrique « Doléances » sur le site et d’y recenser toutes les actions concrètes qui pourraient servir l’ethnologie.
Cela pourrait concerner :
1) des suggestions ouvertes pour que les processus de recrutement soient plus clairs, plus objectifs, etc. avec pourquoi pas des exemples empruntés à ce qui se passe hors de chez nous (à l’étranger, dans d’autres disciplines)
2) des suggestions pour publiciser le role et la place de l’anthropologie en France que ce soit auprès du grand public, des écoles, des entreprises ou des autres disciplines qui ne savent pas toujours à quoi l’on sert sinon faire joli sur un colloque.
Sur le site de SLR, quelques contributions intéressantes qui rejoignent les questions (sans réponses) exprimées sur ce site.
En particulier
1) le forum attaché à l’article « La loi sur l’autonomie : une réponse idéologique, aggravant la situation actuelle » : http://recherche-en-danger.apinc.or...
et
2) le forum attaché à l’article "On ne peut plus fermer les yeux sur les docteurs LPC (laissés pour compte) Par Gérard Monnier" http://recherche-en-danger.apinc.or...
Le dédain affiché jusqu’alors par les universitaires vis à vis de ceux qu’ils forment est évident... Il est par conséquent difficile de comprendre pourquoi de telles sommes sont investies auprès des universités. La situation est lamentable...
Il existe un marché conclut entre la société et l’université. La société dit à l’université : « je te donne des subventions, forme ma jeunesse » l’université répond : « donne moi plus, je ne te dois rien, et je me fout de ce que deviennent tes jeunes... » C’est insupportable...
Il faut nous rendre à l’évidence : les questions sur le fonctionnement des recrutements, des évaluations, etc. n’ont pas leur place dans ces assises de l’ethnologie. La seule place offerte est la relégation en « hors-piste », supervisée par un chercheur hors-statut. Nous n’aurons jamais de réponse, car la remise en cause des fonctionnements -et même leurs simples exposés - ne font pas partie des objectifs des responsables des Assises, qui ne cherchent qu’à reproduire et protéger leurs privilèges.
C’est dommage, en effet, mais c’est comme cela. Depuis décembre 2006, ouverture des assises, pas vraiment de débats, d’échanges. En décembre 2008, les responsables des assises exposeront dans leur manifestation mondaine les résultats de débats qui n’auront pas eu lieu, parce que toutes les tentatives de questionnement n’auront pas eu de réponses. Ou pire, des pseudos réponses, comme celle de la responsable de la mission ethnologie qui ne peut pas répondre, ou de Daniel Fabre qui écrit que la question de l’évaluation est hors-sujet...
Je trouve très dommage qu’il n’y ait pas d’espace débat pour publier des textes ou réflexions comme celui-ci.
Qualifier d’hors-piste, ce qui relève d’un véritable enjeu pour notre discipline est très regrettable.
Idem pour ce qui est des questions liées au procédures de recrutement et qui, lorsqu’elles sont posées dans les autres espaces de débats, sont jugées hors-propos.
Caroline
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