Exercice pratique d’interdisciplinarité II
Quelles sont les bases d’une cohabitation réussie ? Pour le biologiste, la première source de confrontation lorsqu’il travaille avec des ethnologues provient de leur manque de culture du vivant : le fait de ne pas avoir de langage commun ou de n’accéder que médiocrement au langage de l’autre dresse rapidement des barrières difficilement surmontables. Sans être techniciens d’une autre discipline, et à l’encontre des hyper-spécialisations contemporaines, il faudrait posséder, conclut-on, une « culture générale », ferment de l’entente mutuelle. Nous revenons sur l’histoire de la formation des champs du savoir. Les disciplines qui formaient classiquement l’anthropologie et qui la forme toujours en Angleterre étaient l’ethnologie, la linguistique, l’anthropologie physique et la préhistoire ; elles n’ont jamais compté, cependant, les sciences de la vie : pas de biologie ni d’écologie au programme des humanités. Pareillement, en biologie, la formation ne comprend pas – ou très rarement – de sociologie. La réforme des universités engagée après 1968 consistait principalement à contrer la spécialisation disciplinaire et, pour chacune, à s’arroger la totalité des champs du savoir. Mais elle fondait au mieux une multi-disciplinarité, non une inter-disciplinarité. Très peu de projets ou équipes paraissent au final consacrés à un objet qui serait véritablement à la croisée de plusieurs disciplines. Sont cités à titre d’exemple le Master du Muséum National d’Histoire Naturelle (« Evolution, Patrimoine Naturel et Sociétés ») ainsi que l’Institut Jean Nicod (« un laboratoire interdisciplinaire à l’interface entre sciences humaines, sciences sociales et sciences cognitives » www.institutnicod.org).
D’après Charles Macdonald, il est un domaine où la France affiche un certain retard vis-à-vis de l’Angleterre ou des Etats-Unis : l’application aux sciences sociales de la théorie de l’évolution. Tandis que la communauté ethnologique française s’est montrée très réticente voire hostile à la sociobiologie (voir par exemple la discussion entre Hirschfeld et Guille-Escuret dans l’Homme 2000, n° 153), ce courant a évolué et est devenu outre-Atlantique porteur de débats nombreux et d’avancées très intéressantes pour nos recherches. Depuis la « synthèse moderne » qui réunit théorie darwinienne de l’évolution et génétique mendélienne, suivie de la « révolution cognitive », des recherches se multiplient et on fait des hypothèses sur le comportement social qui empruntent à la théorie des jeux, aux principes de l’évolution par sélection naturelle, à la primatologie, à la paléoanthropologie et à des disciplines connexes comme la psychologie évolutionnaire. Charles cite un article récent (J. Alter, The Once and Future « Apeman », Current Anthropology, 2007, 48, 5, 637-652) qui pose la question : « Quand pour la dernière fois une théorie de l’évolution des hominidés ou des primates a-t-elle été utile à un ethnologue pour interpréter ses données ? ». Un théoricien comme Maurice Godelier, dans son ouvrage récent, tout à fait passionnant au demeurant, Au fondement des sociétés humaines. Ce que nous apprend l’anthropologie (Albin Michel, 2007), ne fait qu’opposer la société humaine à celle des primates de la façon la plus schématique et sans jamais faire appel aux données de la primatologie ni aux travaux des primatologues. Pour une bonne part, les résistances manifestes à la sociobiologie peuvent se lire comme des réactions au spectre de l’eugénisme, du darwinisme social et du racisme. Mais elles posent également la question de savoir comment les sciences du vivant intéressent les sciences humaines et quelle est la nature du lien qui peut les unir. On peut réfléchir sur des hypothèses comme celles des sociologues évolutionnaires (A. Maryanski & J. Turner, The Social Cage, 1992, Stanford, Stanford University Press) qui pensent que la forme de vie collective hominienne la plus ancienne aurait été caractérisée par une très grande autonomie individuelle et un lien social faible. Nombre de groupes humains actuels peuvent être caractérisés de cette manière. On peut tirer des leçons de ces travaux, conclut Charles.
Le généticien des populations, Paul Verdu, travaille quant à lui sur un projet interdisciplinaire ayant trait à « l’origine et la diversité des populations en Afrique équatoriale ». Ce projet regroupe des généticiens, des ethnomusicologues et des linguistes. Une certaine forme de collaboration s’impose. La question de l’origine, à l’évidence, n’est pas du ressort des ethnologues : par la génétique, il est possible d’envisager de restreindre le nombre d’hypothèses et d’apporter une profondeur de temps. Problème pour les généticiens, en revanche : comment savoir quelle population choisir ? Les ethnologues ont, en la matière, la capacité de caractériser le groupe à étudier et peuvent réunir, à leur sujet, une masse d’informations utiles. Dès lors que les compétences sont ainsi réparties, toutes indispensables à la tenue du projet, les participants, généticiens, ethnomusicologues, linguistes, font un terrain ensemble. Les généticiens peuvent se servir de marqueurs musicologiques ou linguistiques pour « faire des distances » et disposent, ce faisant, d’un même outil de mesure.
Les deux exemples développés montrent deux interdisciplinarités de nature différente. Dans la première, une discipline attend d’une autre qu’elle s’accomplisse, produise des hypothèses ou des résultats, qu’elle met à profit pour elle-même. Dans la seconde, les deux disciplines marchent de concert et sont indispensables pour construire l’objet. Parce que l’édifice est ainsi conçu pour faire une place à chacun dans la production d’un objet nouveau, le second cas de figure semble le mieux contrecarrer « l’interdisciplinarité cosmétique » dénoncée par Sperber (il faut y aller chacun de ses paradigmes et de ses manières de faire) ; il affiche en outre une certaine équité du savoir, une discipline n’attendant pas de l’autre de « l’éclairer ». Il est fait l’hypothèse, malgré tout, que, dans cette seconde configuration, pour faire travailler des gens ensemble, il faut qu’ils aient un intérêt commun, base de l’interdisciplinarité, mais aussi qu’ils aient un intérêt propre, il faut que les ethnologues et les généticiens aient chacun quelque chose à retirer en propre du projet commun.
Reste que les interdisciplinarités, si elles s’élaborent autour d’un objet commun, doivent également trouver moyen de faire cohabiter des manières de travailler différentes, des univers matériels différents. En génétique, par exemple, on publie beaucoup, et vite. Chaque article compte plusieurs auteurs et doit tenir compte des « impacts facteurs » de la revue où est publié l’article. Les stratégies de publication sont différentes en ethnologie, où les articles sont, la plupart du temps, écrits à une voix. On s’accorde sur la difficulté, pour l’ethnologie, de s’allier avec des disciplines expérimentales. C’est une vraie difficulté, mais aussi une vraie gageure dont l’ethnologie aurait beaucoup à retirer (pari réussi pour la psychologie expérimentale, par exemple). L’ethnologie, contrairement aux sciences « dures » avec de gros équipements, est une science où un chercheur maîtrise la chaîne du savoir de bout en bout, et où cette chaîne n’est le fait que d’un seul (il fait ses observations, les analyse et les publie lui-même). Les projets interdisciplinaires, de fait, sont souvent asymétriques. « En tant que généticien des populations, j’ai besoin d’un ethnologue », mais la pratique du terrain rend par exemple le profit moins grand pour les ethnologues, qui vivent mal la limitation dans le temps de leur terrain d’enquête. Les généticiens, quant à eux, ont en tête une autre temporalité, soumis qu’ils sont à une autre réalité : « les échantillons se dégradent ! ». Chez les généticiens des populations, on peut en outre travailler toute sa vie sur un groupe social sans jamais l’avoir rencontré… position invraisemblable pour les ethnologues. Rapports de pouvoir entre disciplines ; problème institutionnel ; problème de sous et de répartition des budgets (les généticiens fonctionnant souvent avec un budget beaucoup plus éloquent que les ethnologues, intéressant le secteur privé) ; problème de l’évaluation des projets interdisciplinaires et du recrutement : une interdisciplinarité raisonnée rencontre, à tout moment du processus du savoir, des difficultés qui viennent du fait que l’interdisciplinarité requière toute une infrastructure qui, pour l’instant et malgré les invites à collaborer, n’est pas en place. Comment, donc, gérer la recherche sans les disciplines ?
Etaient présents à cet atelier : Vincent Battesti, Sophie Houdart, Vanessa Manceron, Paul Verdu, Stéphan Dugast, Charles Macdonald, Françoise Aubaile, Marie Roué.

- Prise son de la séance de travail au Muséum, salle Chevalier, au Muséum national d’Histoire naturelle
- Réunion du 16 nov. 2007. MNHN. Assises de l’ethnologie et de l’anthropologie en France. © Vincent Battesti. 2h 13mn 02s. mp3 64kb stéréo.
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