André Béteille : la sociologie comparative comme regard décentré

La question des frontières disciplinaires en sciences sociales n’a pas fini de faire couler de l’encre.
Non dépourvue d’enjeux épistémologiques et intellectuels, elle doit aussi une bonne part de son acuité au fait qu’elle conditionne fortement les carrières et l’accès aux ressources. Ces définitions disciplinaires sont mobilisées, par exemple au Conseil national des universités (CNU) ou dans les concours de recrutement, quand il s’agit de qualifier (ou disqualifier) un dossier comme « sociologique » ou « anthropologique » et ce, d’autant plus fortement dans une conjoncture de faible nombre de postes .
La division entre sociologie et anthropologie fut à l’origine marquée par une division du travail territorialisée — à la première l’étude de l’Occident moderne, à la seconde le reste. Comme le rappelle ci-après André Béteille, pour Bronislaw Malinowski et Alfred R. Radcliffe-Brown, fondateurs de l’anthropologie sociale en Grande-Bretagne, celle-ci n’était autre que la sociologie (au sens durkheimien) appliquée à l’étude des peuples primitifs. Lors de la création en 1946 de l’Association of Social Anthropologists of the United Kingdom and British Commonwealth (ASA), association professionnelle qui marquait l’autonomisation de l’anthropologie sociale, tous ses membres avaient fait leur terrain dans la périphérie coloniale. Cette répartition est devenue moins nette avec le développement d’une « anthropologie chez soi », plus tardif de l’autre côté de la Manche. En Grande-Bretagne, lors de l’expansion universitaire des années 1960, nombre de postes créés en sociologie furent occupés par de jeunes docteurs formés en anthropologie sociale, qui enquêtèrent à l’intérieur des frontières nationales, mais qui furent dès lors regardés comme sociologues. C’est seulement en 2004 que l’ASA a créé un réseau consacré à l’anthropologie de la Grande-Bretagne.

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Posté le 18 mai 2007 par Benoît de L’Estoile

3 commentaire(s)

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Frontières de l’anthropologie : un point de vue indien - 27 juillet 2007 11:13, par Benoît de L’Estoile
Le texte d’André Bétéille, « Etre anthropologue chez soi : un point de vue indien », dont le texte ci-dessus constitue la présentation pré-publiée, est désormais paru dans le numéro 67 (« Femmes d’élection ») de la revue Genèses, juin 2007, p.113-130. Il mérite à mon sens d’être largement lu et médité à titre de réflexion comparative sur le sens des frontières disciplinaires, et sur la redéfinition de l’anthropologie dans un monde post-colonial où les collègues des ex-dépendances coloniales ne peuvent plus être tenus pour quantité négligeable.
André Béteille : la sociologie comparative comme regard décentré - 15 juin 2007 18:54, par Eliane Daphy

Ce texte (introduction à André Béteille, « L’anthropologie chez soi : un point de vue indien »), est à paraître dans Genèses, n° 68, juin 2007 (information donnée dans le fichier joint).

Eliane Daphy http://assisesethno.org/spip.php?auteur1

André Béteille : la sociologie comparative comme regard décentré - 26 mai 2007 08:27, par Charles Macdonald

Ce rappel historique de l’origine sociologique de l’ethnologie souligne bien la liaison intime et la proximité de ces deux disciplines. A vrai dire, on peut considérer un ensemble de disciplines parmi lesquelles se trouvent l’anthropologie, la sociologie, mais aussi l’histoire, la géographie humaine et peut-être aussi la démographie, comme une « masse disciplinaire » à l’intérieur de laquelle n’existe aucune barrière scientifique importante. La raison principale de cette communauté disciplinaire tient sans doute au fait que ces diverses branches d’une même science sont basées sur l’observation et non l’expérimentation (comme c’est le cas de la psychologie, des sciences du vivant et d’autres), qu’elles ont des méthodes communes et un objet identique (l’homme, ses institutions, son comportement social, sa culture). Les frontières disciplinaires qui existent entre sociologie, histoire et anthropologie sont strictement d’ordre institutionnel et résultent directement de l’existence de structures comme les départements d’université et les sections du CNRS, la constitution des écoles doctorales, et plus généralement d’une histoire institutionnelle différente pour chaque pays.

Ces différences ont été intériorisées par la communauté des chercheurs et enseignants en sciences humaines qui tient ces frontières pour « réelles » alors qu’elle ne sont que des fantasmes épistémologiques. L’habillage en styles et approches contrastés qui peuvent faire croire à la réalité d’un fossé épistémologique entre ces disciplines se trouve entièrement démenti par les développements récents de l’anthropologie, notamment par la déferlante des nouveaux objets et de l’ethnologie du proche.

La raison pour laquelle des barrières fractionnent en territoires académiques un même espace scientifique tient à la gestion de la science, non à la production de la science. Un exemple très simple : un dossier de candidature en section 38 (anthropologie) peu être refusé parce que le candidat a fait une « thèse d’histoire », a travaillé dans des « archives » et non sur un « terrain ethnographique » (proche ou lointain peu importe). Pourtant le candidat a une problématique anthropologique et son programme de recherche peut être considéré comme totalement anthropologique. Son dossier ne sera pas classé parce qu’il existe une autre section avec un autre numéro qui fait exactement la chose opposée, en recrutant les chercheurs qui ont travaillé dans les « archives », en refusant ceux qui ont fait un « terrain ethnographique » ou qui auraient une « thèse d’anthropologie sociale ». La gestion de la science est un phénomène sociologique. La production de la science est phénomène cérébral. Les deux participent de l’histoire de la science.


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