Remarques sur les logiques disciplinaires

Les données chiffrées sur les candidatures au CNRS, et en particulier à la section 38, que nous propose Benoit Fliche est une excellente et très instructive contribution à plusieurs de nos débats, en particulier à celui qui concerne les « interfaces disciplinaires ». Par parenthèse, cette étude démontre que pour faire de l’ethnographie on peut commencer par des statistiques !

Il était tout à fait astucieux et pertinent de regarder les proportions de multi-candidatures et des cibles sur lesquelles elles se portaient. Mais des chiffres à leur interprétation il y a un petit saut méthodologique qui demande peut-être un peu plus d’élan théorique. Que veulent dire en effet les mots « proche », « lointain » et « logique » ?

Les notions de distance et de logique peuvent être interprétées en termes de théorie des jeux. Les candidatures sont des parties gagnantes ou perdantes avec des joueurs (les candidats) qui ont des stratégies, c’est-à-dire qui font des choix. On peut considérer que les multi-candidatures représentent ces stratégies, donc ces choix.

Pour commencer, la conclusion de Benoit sur la « logique disciplinaire forte », à savoir que les candidats ne présentent en général qu’une section n’est pas confirmée par ses propres données pour trois sections dont la 38 — c’est partiellement vrai pour la linguistique ou les sciences éco —, puisque plus de la moitié des candidats en 38 présentent une autre section (56% contre 44% si j’ai bien lu son tableau) et cela vaut pour les sections socio et sciences po. Donc, dans plusieurs cas, beaucoup de candidats, voire une majorité, présentent plus d’une section. Qu’est-ce que cela veut dire du point de vue des choix ? Supposons que les candidats (c’est mon hypothèse) font un premier choix que je vais appeler « identitaire », qui est celui de la discipline à laquelle ils pensent appartenir prioritairement. Ensuite, ils font un 2e choix que je vais appeler « opportuniste » : celui de la discipline à laquelle ils peuvent prétendre du fait de leur thématique ou autre. Exemple : le candidat X (fictif) est d’abord « philosophe » (il a un doctorat de philosophie), il se présente en 35 (choix identitaire). Mais sa thèse porte sur l’épistémologie d’un champ conceptuel anthropologique et il se présente donc aussi en 38 (choix opportuniste). Si on prend maintenant les données que nous fournit Benoit, on trouve que les ethno présentent de façon opportuniste d’abord la socio, puis les sciences po et l’histoire contemporaine, par ordre décroissant. Si on est socio, on présentera d’abord sciences po. Donc les ethno sont de façon opportuniste sociologues, les socio sont de façon opportuniste politologues. Si on est (choix identitaire) un historien du contemporain, on est prioritairement (de façon opportuniste) ethno. Tout cela est fascinant, mais comment ça fonctionne exactement ? En effet, pourquoi les ethno se sentent-ils prioritairement qualifiés comme sociologues, les sociologues comme politologues et les historiens comme ethnologues ? Pourquoi les historiens se sentent-ils qualifiés comme ethnologues (choix opportuniste prioritaire), mais pas les ethnologues qui ne prétendent pas aussi facilement être historiens ?

Cette logique de choix peut en fait être déterminée de plusieurs façons et faute de données supplémentaires on ne peut pas trancher. On peut ainsi imaginer plusieurs dispositifs de choix en fonction de propositions normatives comme :

  1. il y a une hiérarchie, celle de la qualification, et dans cette logique le plus peut le moins (le sociologue par rapport au politologue),
  2. il y a des degrés d’englobement épistémique (la philo par rapport à l’ethno),
  3. il y a des degrés de spécialisation ou de technicités (la linguistique est plus technique ou spécialisée que l’ethno),
  4. il n’y pas de hiérarchie, mais un domaine commun (l’étude du sida dans une ethnie africaine relève conjointement de l’ethno et de la socio)...

Le mérite des données apportées et analysées par Benoit Fliche est de nous fournir une représentation de la relativité des hiérarchies disciplinaires, telles qu’elles sont vécues par les candidats et en fonction des sections. Chacun voit midi à sa porte. La logique disciplinaire est en fait un ensemble complexe de hiérarchies non isomorphes, ou si vous voulez des relations d’ordre différentes. Et de « logiques », c’est-à-dire de stratégies d’évaluation, il y en a un certain nombre. Cela montre que ce sont les historiens qui tendraient à mettre l’ethnologie dans leur pré carré, que la proposition symétrique n’est pas vraie. C’est pourquoi la fusion des sections 33 et 38 pouvait être conçue comme une annexion de l’ethno par les historiens et non pas comme une réunion sur pied d’égalité. Cela prouve encore une fois que les hégémonies disciplinaires sont d’ordre institutionnel et sociologique, ont un caractère contingent et historique et ne sont pas prioritairement d’ordre scientifique.

Posté le 25 août 2007 par Charles Macdonald

1 commentaire(s)

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Remarques sur les logiques disciplinaires - 13 septembre 2007 15:38, par Vincent Battesti
Rudement intéressant, merci. En effet, « Tout cela est fascinant, mais comment ça fonctionne exactement ? »
La distinction choix identitaire/choix opportuniste prioritaire pourrait être féconde, mais il resterait sans doute à analyser ses effets pour les candidatures : la réaction des jurys d’admissibilité/d’admission aux candidatures opportunistes. Ces candidatures sont-elles stratégiquement « jouables » ? Sont-elles acceptées ? administrativement oui, mais scientifiquement par admissibilité ? (Les chiffres d’admissibles sont-ils trop faibles pour se faire une idée ?)

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