Cahiers de doléances : propositions pour améliorer la situation des docteurs en anthropologie

Dans un texte publié en « hors piste » le 5 juillet, A. Bonche évoque la disproportion entre les débouchés professionnels très limités et le nombre important d’étudiants engagés dans des formations universitaires en anthropologie. Il en attribue en grande partie la responsabilité aux enseignants de ces filières, dont l’intérêt objectif est de maintenir des effectifs de nature à justifier la légitimité et la pérennité de leur position. C’est une analyse qui n’est pas sans fondements.

Si l’on est d’un optimisme obstiné, on peut aussi voir dans cette situation le signe d’un intérêt pour l’anthropologie qui, dans un contexte où l’avenir professionnel des jeunes est globalement problématique, conduit à privilégier les disciplines pour lesquelles on ressent un intérêt personnel plutôt que celles supposées plus rentables en termes d’emplois. Pour rapprocher ces deux points de vue opposés, je propose quelques mesures :

  1. D’abord, limiter le nombre d’inscriptions (simultanées) en thèse par directeur de thèse, par exemple à cinq. Il me semble que ce type de disposition existe dans plusieurs pays, les chercheurs français qui se sont expatriés pourraient nous éclairer sur ce point. Cette limitation aurait pour but de mieux répartir les doctorants entre les différentes universités ou grandes écoles et entre les enseignants. Elle éviterait les effets d’accumulation liés notamment à des concurrences de prestige, où l’on voit certains directeurs revendiquer officiellement plusieurs dizaines d’inscrits, quitte à organiser la sous-traitance officieuse du suivi d’une partie de ces thèses. Quitte surtout à ne pas assurer un réel accompagnement de beaucoup de doctorants, qui découvrent après leur thèse que le soutien qu’il avait espéré de leur directeur leur fera finalement défaut, ce qui nourrit inévitablement des rancœurs tenaces envers les quelques élus pouvant compter sur ce soutien. Bref, que les directeurs encadrent moins de doctorants et qu’ils les encadrent mieux.
  2. Seconde proposition, pour ne pas aller vers une forme de numerus clausus trop restrictif : que la défense de la discipline anthropologique porte moins sur la défense des institutions universitaires ou de recherche et davantage sur l’utilité sociale de l’anthropologie, seul moyen d’élargir réellement le champ des débouchés professionnels. Il faudrait donc répondre à la question « à quoi sert l’anthropologie » par le développement concret de filières d’anthropologie appliquée, en coordination avec les secteurs des services publics et de l’économie privée susceptibles d’y trouver un intérêt. Ce qui suppose aussi de ne pas en rester aux champs traditionnels de l’anthropologie, une évolution qui est déjà en cours et qui ne doit pas être stigmatisée comme une compromission avec « l’air du temps ». Autrement dit, au lieu de se résigner à la défense de la discipline pour elle-même, mettre à la disposition de la société un ensemble de ressources théoriques et pratiques accessibles, opérationnelles.
  3. Enfin, dernière remarque : si l’on peut légitimement s’inquiéter des projets du gouvernement dans le domaine de la recherche, on ne peut pas non plus défendre uniquement les emplois statutaires à vie comme débouchés offerts aux docteurs en anthropologie. Soyons réalistes, il n’y en aura jamais assez. Il faudra donc, sous une forme ou sous une autre, diversifier et étendre la gamme des contrats permettant de conduire des projets de recherche de manière sûre et indépendante, en mettant en place des formes de « sécurité sociale professionnelle » applicable aux chercheurs. Tout comme il faudra un jour alléger la charge d’enseignement qui pèse sur les enseignants d’université en leur ouvrant des possibilités plus larges de se consacrer à la recherche. Flexibilité et diversité, si elles sont accompagnées d’une augmentation conséquente des emplois et des moyens financiers, ne sont pas forcément synonymes de faillite.
Posté le 13 juillet 2007 par Yannick Fer

8 commentaire(s)

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Cahiers de doléances : propositions pour améliorer la situation des docteurs en anthropologie - 13 janvier 2008 12:28, par Olivier Kana
Bonjour, de passage sur votre site et en tant que professionnel de l’insertion, je ne peux qu’adhérer aux propos de Frédérique Guyader. Nous avons en effet beaucoup de difficultés à positionner les jeunes diplomés en ethnologie sur des postes, car les compétences liées à cette profession sont malheureusement méconnues. Je ne peux qu’ajouter : il est urgent d’agir.
Cahiers de doléances : propositions pour améliorer la situation des docteurs en anthropologie - 18 décembre 2007 12:13, par Frédérique Guyader

Au vue de la situation actuelle de la discipline, les ethnologues seront amenés à collaborer de plus en plus avec d’autres disciplines et d’autres organismes qui connaissent peu ou mal l’ethnologie. De ce fait, je pense qu’il est important d’élaborer une charte qui aurait pour objectif à la fois de présenter les compétences liées au métier d’ethnologue, d’éviter certaines dérives et d’attester de la scientificité de la discipline auprès de ces futurs partenaires.

Dans la même optique, je pense qu’il est primordial de présenter le métier d’ethnologue aux différents organismes chargés de l’orientation et de l’insertion des diplômés. En effet, les métiers sont répertoriés en fonction de compétences au sein du ROME (répertoire des compétences associées aux différents métiers utilisé notamment par l’ANPE). Les compétences associées au métier d’ethnologue ne sont pas transposables ou associables de fait à d’autres types de métiers.

De part le développement de formations professionnalisantes en ethnologie qui attirent de plus en plus d’étudiants, il est important de travailler sur cet aspect.

Comment faire pour se compter ? ou « pourquoi nous ne voulons pas nous compter » ? - 7 octobre 2007 21:11, par Eliane Daphy

Merci à Vincent de continuer à essayer de faire vivre le débat. Il existe une excellente description des problèmes posés par la quantification des ethnologues (statutaires différentes institutions et différents statuts, doctorants, précaires) dans le colloque de 1977 (qui dans ces Assises tient lieu d’évènement fondateur). Nos anciens collègues avaient bossé pendant un an sur la question.

Pour ma part, je crains qu’il ne soit un peu tard pour s’y mettre, et produire des résultats. Cela aurait été un gros travail, qui aurait demandé (conditionnel déjà passé) un investissement collectif. Or, ce que nous pouvons constater, y compris très lisiblement avec la liste des inscrits, c’est plutôt la remarquable absence dans ces Assises des collègues en poste dans les différentes instances représentatives de notre discipline, per exemple du DSA CNRS, des membres du comité national section 38 et de la section 20 du CNU, des directeurs de laboratoires (y compris ceux qui participent au financement des Assises).

C’est dommage, mais c’est comme cela.

Si j’étais hors-statut et que j’avais une proposition de contrat avec pour mission « quantification de l’ethnologie », je répondrais « au moins trois mois à plein-temps, un statisticien, deux enquêteurs ». Le compte n’y est pas !

On pourrait plutôt se demander pourquoi personne n’a visiblement envie de quantifier, de clarifier, de produire des critères. De débattre.

Lien hypertexte: http://elianedaphy.org
Nous compter. - 5 octobre 2007 19:20, par Vincent Battesti

Si l’on veut se compter, il faudra d’abord compter sur nous :
Chère Sophie, septembre a sonné, on est en octobre, on a tous plein de trucs à faire, mais quand même : je crois qu’il vaut le coup de se l’ouvrir ce chantier des données « objectives » sur la profession d’ethnologue/anthropologue.
On se met au travail ? (pour l’instant sans aucune idée du « comment »...)

Vincent Battesti

Cahiers de doléances : qui sont ces docteurs en anthropologie ? - 15 juillet 2007 15:49, par Sophie Chevalier

Répponse à Caroline (ma réponse pourrait être aussi dans la rubrique « ethnographions nous ») :

A départ de mon investissement dans le comité de préparation de ces Assises, je pensais qu’il serait important d’avoir - enfin - des données « objectives » sur la profession (au sens large évidemment, pas seulement les gens qui sont en poste !). Cela permettrait de se plaindre en connaissance de cause et de ne pas répéter simplement comme un mantra, « il y a moins de postes à l’université que les années passées », mais sans rien mettre de concret à côté.

Le séminaire sur l’enseignement de l’anthropologie n’a pas été spécialement facile à organiser et il n’a pas donné lieu à une dynamique, comme je l’espérais, aussi parce que je ne voulais (veux) pas être la « super organisatrice » de l’affaire...

En bref, je pense toujours qu’il serait extrêment important d’avoir des données concrètes sur les diplômés en anthropologie et leurs « destins », pour pouvoir réfléchir en connaissance de cause. Alors si un groupe de personnes est prête à s’y atteler avec moi, je suis partante.

Pour répondre concrètement à Caroline, je pense qu’il faudrait, avant de faire un site, constituer des cohortes de docteurs, sur la base des listes des postulants au CNU et à la commission 38 (ou même sur la base du fichier des thèses) et contacter les personnes pour voir où elles s’en sont dans leur carrière.

Ma proposition est ouverte et on peut se mettre au travail dès septembre...

Cahiers de doléances : propositions pour améliorer la situation des docteurs en anthropologie - 13 juillet 2007 19:46, par Alexandre Bonche

Je suis (évidement) d’accord avec vous Yannick.

Nous sommes beaucoup trop nombreux dans notre discipline au regard des débouchés. Mais je crois que la limitation du nombre d’étudiants doit se faire dès le master...

Et pour ceux qui considère normal de financer une partie de la « recherche » en comptant sur le nombre d’inscrits, je les invite à réfléchir à d’autres solutions.

Ce genre de choix n’est pas envisageable pour une bonne image de l’université aux yeux du public, d’autant à l’heure ou l’université est sur la sellette, et son aura passablement dégradé.

Cahiers de doléances : propositions pour améliorer la situation des docteurs en anthropologie - 13 juillet 2007 18:04, par Caroline
Techniquement, serait-il possible de créer un lien vers une base de données qui permettrait le recensement de tous les docteurs et chercheurs hors statut.
Cahiers de doléances : propositions pour améliorer la situation des docteurs en anthropologie - 13 juillet 2007 16:44, par Sophie Chevalier

Suite au texte de Yannick Fer, auquel je souscris, il me semble que certaines caractéristiques « structurelles » de la discipline ont freiné la réflexion sur des débouchés professionnels autres que l’enseignement et la recherche statutaires dans des organismes d’Etat (à remarquer, qu’il n’y a pas beaucoup de pays où les statutaires d’une discipline sont tous des fonctionnaires de l’Etat !).

Tout d’abord, les anthropologues sont plus nombreux dans les organismes de recherche qu’à l’université ; et les enseignants-chercheurs à l’université n’enseignent pas pour la plupart dans des départements d’anthropologie (sociologie, STAPS, IUT, etc.). En conséquence, les réflexions collectives se sont généralement plutôt orientées sur les conditions de recherche que sur celles de l’enseignement et des étudiants en anthropologie...

Ainsi contrairement aux sociologues, comme cela a été souligné lors de la table-ronde sur l’enseignement, mais aussi par des intervenants sur ce site, nous n’avons même pas des statistiques sur les candidats au CNU section 20 (âge, provenance des thèses, genre, etc.). Quant au suivi de cohortes de doctorants sur le moyen/long terme, je n’en connais pas.

Bref, dans ce domaine, tout ou presque reste à faire. Et j’espère que les Assises seront l’occasion d’ouvrir quelques « chantiers » dans ces domaines !


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