Première proposition d’intervention de l’association Txoke ! dans le cadre du débat 5 des Assises de l’Ethnologie et de l’Anthropologie en France : La structure associative de la discipline

L’Association Européenne (AE) Txoke ! s’est constituée fin 2006 et a tenu sa première assemblée générale internationale le 2 juin 2007 à Berango, Biscaye, Pays Basque, Espagne. Le nom vient du mot basque « txoke » (« choque » en espagnol), qui signifie littéralement « choc », avec la connotation de « bousculer », « faire bouger, changer ».

L’association est née, dans un contexte très concret, des expériences et réflexions d’un groupe pluridisciplinaire constitué de chercheurs (anthropologues, ethnomusicologues, sociologues, historiens), mais aussi de personnes autodidactes ayant un parcours déjà fourni, et qui se sont rencontrés dans le cadre de projets en relation avec le patrimoine immatériel du monde de la mine, quatre d’entre eux en Biscaye (Pays basque Sud, Espagne : ethnographie de la zone minière de Biscaye), et un chercheur travaillant dans la zone minière du Nord-Pas de Calais, en France. Forts de notre bagage réciproque, nous avons ressenti le besoin de nous associer afin d’aller plus avant dans nos projets respectifs, en leur donnant une dimension plus ample et une perspective comparative.

Le champ de réflexion et d’action de l’association est vite sorti de la seule étude du monde de la mine, pour s’ancrer dans une réalité plus générale vécue par les professionnels de la recherche, ceux de la conservation et de la préservation du patrimoine (en insistant plus fortement sur le patrimoine immatériel), et ceux qui se sont spécialisés dans la diffusion du patrimoine.

L’Article 3 de nos statuts stipule :

« Article 3. L’existence de cette association a pour objet :

Dans le cadre européen, promouvoir les activités suivantes associées au patrimoine culturel tangible et intangible d’un point de vue anthropologique :

- Aide à la recherche et aux chercheurs à plusieurs niveaux (technique, matériel, formation, etc.)
- Assistance scientifique et technique des entités patrimoniales et/ou culturelles (comme les musées, les phonothèques, les archives, etc.) et les individus.
- Diffusion culturelle à tous les niveaux.

Ces activités se réaliseront d’un point de vue “appliqué”, c’est-à-dire, dans l’objectif de restituer les résultats obtenus de l’activité scientifique aux propres intéressés et à la population en général, et ce d’une manière rapide ». La création de l’association coïncide avec l’apparition depuis déjà quelques années de politiques, en Europe comme ailleurs, visant à réduire le nombre de postes de chercheurs dans les universités et les institutions de recherche, et à privatiser des secteurs entier de la recherche encore publics.

Si l’association ne peut apporter de solution politique à cette problématique, elle peut par contre aider chercheurs, étudiants, à se réunir autour de projets communs viables et finançables, et à adopter de nouvelles attitudes, de nouvelles méthodologies et techniques, sans perdre pour autant leur âme.

Première proposition d’intervention de l’association Txoke ! dans le cadre du débat 5 des Assises de l’Ethnologie et de l’Anthropologie en France : La structure associative de la discipline

Par Ingrid Kuschick (présidente) et Raphaël Parejo-Coudert (secrétaire)

La création de l’association Txoke ! intervient comme une réponse à différentes constatations faites dans un contexte général mondial peu favorable à l’Anthropologie et aux disciplines scientifiques, spécialement en Europe :

1. Le cadre politique et économique

Dans plusieurs pays d’Europe on a vu supprimer progressivement des chaires d’anthropologie et d’ethnologie, ou les incorporer dans de nouvelles branches disciplinaires où domine l’histoire, reléguant ainsi peu à peu l’ethnologie et l’anthropologie à l’étude de l’histoire des peuples et des « choses du passé », leur déniant ainsi la capacité d’étudier et d’analyser la complexité du présent. Comme conséquence, on assiste à la disparition des crédits publics anciennement affectés à la recherche en anthropologie et ethnologie. Pendant ce temps, et ce depuis plusieurs années, on a supprimé de plus en plus de postes de chercheurs au sein des universités, mais aussi au sein des organismes publics de recherche, en particulier en France et en Italie, les deux seuls pays européens où existait encore un secteur public de la recherche.

En France, le gouvernement envisageait déjà il y a quelques mois de transférer la totalité des chercheurs du CNRS (Centre National de Recherche Scientifique) vers les laboratoires des universités, ce qui à court terme signifierait la mort dudit CNRS. D’un autre côté, comme on le sait, ce même gouvernement français prévoit à moyen terme de privatiser (du moins en partie) les universités et leurs laboratoires, et ceci signifie que des centaines de professionnels de la recherche se retrouveront sans poste fixe. Le CNRS serait alors littéralement vidé de ses chercheurs, ce qui a fait écrire à Pierre Le Hir « Le CNRS pourrait se transformer en agence sans chercheurs » dans un article portant ce titre publié le 24 Juin 2007 dans Le Monde (version Web : http://www.lemonde.fr/web/article/0...).

Tout récemment, on apprend que le CNRS risque de disparaître purement et simplement. Voir à ce sujet :

- La lettre de Yves Langevin (Président de la Conférence des Présidents du Comité National (CPCN) ) : http://recherche-en-danger.apinc.or...
- L’analyse de Henri Audier sur le budget 2008 et la lente restructuration de l’organisation de la recherche en France : http://recherche-en-danger.apinc.or...
- L’analyse du SCNCS : http://www.sncs.fr/article.php3?id_...

Au moment où nous écrivons ces mots, nous apprenons que Valérie Pécresse, ministre de l’enseignement et de la recherche, vient d’annoncer lors de l’université d’automne SLR à Toulouse, qu’il n’y aurait pas de création de poste pendant cinq ans dans les universités, ce qui confirme notre analyse. Voir à ce sujet : http://recherche-en-danger.apinc.or...

Voir aussi : http://www.liberation.fr/actualite/...

Dans les faits, depuis de nombreuses années nous voyons de plus en plus de chercheurs sans poste officiel se diriger vers le travail indépendant, proposant leurs compétences à des administrations ou des entreprises privées. Dans de nombreux cas, se posent des problèmes d’éthique. Un cas extrême concernant les USA a récemment été divulgué par le Herald Tribune qui concerne l’emploi d’anthropologues sur les théâtres d’opérations militaires en Afghanistan et en Irak. On se reportera à :
« US Army is Embedding Anthropologists », sur le site Anthropology.net. (En ligne).
ROHDE D. « Anthropologists help U.S. Army in Afghanistan and Iraq ». International Herald Tribune. (En ligne).

(ndlr : voir aussi l’article du 10 octobre sur ce site : De l’utilité de l’ethnologue en terrain (d’opération militaire).)

Mais un autre article, analytique celui-là, nous paraît plus important, car il dénote d’une nouvelle « culture décomplexée » de l’anthropologie aux USA :

PORTER P. « Good Anthropology, Bad History : The Cultural Turn in Studying War ». Parameters (US Army War College Quarterly), été 2007, pp. 45-58 (En ligne)->http://www.carlisle.army.mil/usawc/...].

Curieusement, nous semblons revenir à l’usage que l’on a fait de l’anthropologie à ses débuts, durant la période coloniale. Mais ne serions pas entrés dans une nouvelle ère coloniale à l’échelle planétaire lancée par les États-Unis, dont les maîtres à penser découvrent qu’ils ont besoins d’anthropologues pour connaître leur « ennemi ». Nous touchons là l’un des point d’éthique les plus névralgiques.

Pour en revenir à notre propos, la situation de l’anthropologie en Europe, ils nous faut toucher un mot des étudiants courageux qui se sont lancés dans cette discipline.

La situation des étudiants est encore plus grave que celle des chercheurs. Nous pouvons citer un exemple français rappelant que, consécutivement à la fermeture de la section d’anthropologie, de nombreux étudiants qui avaient terminé leur thèse n’ont pu la soutenir comme prévu, et se sont retrouvés sans solution de rechange. Ils sont restés pratiquement deux ans en grève. Il s’était pratiquement passé la même chose quelques mois auparavant au Québec.

Le fait qu’un nombre important d’étudiants de niveau doctoral ou post-doctoral ait adhéré avec enthousiasme à Txoke ! nous conforte dans notre analyse qu’aujourd’hui, plus que jamais, manquent des repères et des références claires dans un contexte de changement global et accéléré de société où jusqu’à la recherche est devenue une marchandise.

2. La crise de la discipline et de ses institutions représentatives

Il paraît évident que depuis quelques années l’anthropologie et l’ethnologie « classiques » sont entrées en crise. La décolonisation a marqué le début de ce processus de crise, mais c’est à notre sens la mondialisation économique qui l’a accentué. L’étude de l’exogène (le « primitif », l’« exotique »), directement lié à la colonisation et au manque de communication de certains groupes humains coupés des changements économiques et technologiques de ce que certains ont nommé le « premier monde », était le ciment qui a structuré l’anthropologie l’ethnologie.

En même temps on a vu une partie des sociétés scientifiques « classiques » entrer en crise (cela est le cas en Espagne) et d’autres perdre considérablement de leur influence dans la société en général en pleine mutation. Mais cette perte d’influence commence également à être sensible aussi dans le milieu scientifique. De ce fait, nombre de chercheurs des nouvelles générations ne se sentent pas représentés dans lesdites institutions, comme l’ont démontré les nombreuses conversations que nous avons pu avoir avec certains d’entre eux, ce qui explique en partie leur déficit d’adhésions.

3. Quelles réponses apporter à de tels défis pour nos disciplines ?

Sans pour autant abandonner le terrain de la défense de nos collègues, il nous semble que le temps est venu de lancer une réflexion générale et pluridisciplinaire, dans le but de commencer une reconstruction de nos disciplines affectées par les changements généraux de civilisation en cours.

3.1. La nécessité de la « transversalité » et d’échanges approfondis entre disciplines au niveau international

Tous les échanges préalables avec chercheurs et étudiants de diverses disciplines démontrent que notre proposition de travailler non simplement de façon interdisciplinaire, mais réellement transversale, en créant des échanges et des ponts entre disciplines proches, est d’une importance capitale. Pour y parvenir, nous pensons que la dimension internationale est nécessaire, raison pour laquelle nous avons décidé de créer une association internationale dans le cadre européen. Ce cadre européen nous est apparu comme le plus adéquat pour ce que nous voulons faire. Ce qui n’empêche pas que le champ d’action géographique de Txoke ! puisse s’exercer sur des territoires non européens. Nous avons déjà des adhérents dans différents pays hors d’Europe, comme l’Argentine, le Chili, l’Algérie, le Maroc, ou qui restent en lien avec leur pays d’origine (Afrique, Amérique du Sud).

De plus, il nous semble fondamental de fomenter des échanges intergénérationnels entre chercheurs confirmés et jeunes chercheurs, en valorisant la transmission de savoirs et savoir-faire, mais aussi que les chercheurs confirmés acceptent les apports des plus jeunes, ce qui est loin d’être la généralité.

La restructuration (sinon la refondation) de nos disciplines autour de ces axes nous paraît indispensable, et Txoke ! peut être l’un des instruments qui y contribueront.

3.2. Un nouveau type d’organisation

Txoke ! propose un nouveau type d’organisation, à la fois des chercheurs et des autres spécialistes, comme de la recherche en soi (méthodologie). Cette organisation s’appuie sur la mise en réseau des dits chercheurs et spécialistes, la réorientation forte des démarches de recherche afin de développer un nouveau type de recherche appliquée que nous pourrions appeler plutôt « finalisée » (c’est-à-dire avec des buts d’applications ouvertes à la société en général). Nous voulons sortir du milieu uniquement professionnel pour nous enraciner fortement dans la société, prendre part à son développement, et ceci dans le cadre européen.

Ensuite nous estimons nécessaire de partager au maximum les services mis à disposition des chercheurs, des étudiants, et de toutes les personnes intéressées par les thèmes qui nous préoccupent. On peut y parvenir en mettant en commun savoir, compétences, informations de tous types. L’Internet bien maîtrisé peut en partie nous aider à mettre en route ce projet. C’est pourquoi nous attachons une grande importance à notre site Web, en construction mais déjà accessible (http://www.txoke.eu). Nous allons même jusqu’à penser que nous devrions mettre en place une cellule internationale de veille scientifique pour que tous nos adhérents soient au courant pratiquement en temps réel de ce qui se passe au niveau mondial quant à nos centres d’intérêt.

3.3. La prise en compte par les chercheurs des dimensions patrimoniales, de la diffusion culturelle, et de la dimension économique : vers une anthropologie appliquée ou « finalisée », éthique, et ancrée dans les réalités d’aujourd’hui

Nous pensons que l’autre réponse possible pour restructurer nos disciplines, afin d’atteindre une adéquation entre le travail des chercheurs et les nouvelles nécessités et attentes de la société civile, et ainsi affronter les défis des nouveaux temps que nous vivons, est de prendre en compte une chaîne « invisible » mais bien réelle qui emmène le matériel recueilli et analysé depuis sa collecte sur le terrain jusqu’à l’institution patrimoniale qui la conservera, la mettra en valeur et la diffusera.

Dans la plupart des cas, la mise en valeur et la diffusion se fait aujourd’hui de manière commerciale, au moyen de publications classiques, livres, articles, ou multimédia mises en vente, ou par la diffusion par la télévision et la radio, ou l’Internet. Cette proposition implique la création de nouvelles méthodologies de travail, que nous avons déjà testées en partie lors de récentes recherches de terrain, et que nous mettrons à disposition et développerons au sein de Txoke !

Le dit matériel mis en forme peut également être utilisé pour des projets de développement local et voire de régions entières, engagées dans des processus de reconversion économique et culturelle forcée. Le cas de nos recherches dans la Zone Minière et Industrielle de la Rive Gauche de Biscaye peut servir d’exemple. D’où notre démarche qui nous a amenés à inclure la dimension « appliquée » dans notre association.

Nous pensons en effet que le déficit « d’application » et de diffusion vers la société en général de la majorité des recherches en anthropologie et en ethnologie est l’une des causes de la crise que traversent depuis quelques années lesdites disciplines.

Pour finir, nous proposons également d’ouvrir nos futures actions à des personnes non directement liées professionnellement au travail de la recherche scientifique, mais par contre en lien avec l’un des maillons (voire plusieurs) de la « chaîne » scientifiquement contrôlée que nous venons de mentionner, celle qui amène le matériau recueilli depuis sa collecte sur le terrain jusqu’à sa diffusion auprès du public, comme : conservateurs, archivistes, bibliothécaires, mais aussi spécialistes de la diffusion culturelle et de l’édition. Nous incluons également des non-scientifiques et des associations de la société en général, intéressés par les thèmes du patrimoine, de la culture, leur étude, leur conservation et leur diffusion.

Quelques mots en guise de conclusion (provisoire)

Nous en arrivons à la conclusion que le seul chemin pour contrecarrer les tendances actuelles et pouvoir aller de l’avant consiste à appliquer les critères de « transversalité » entre disciplines (qui dès lors pourront s’appuyer mutuellement), et d’internationalité. De ce point de vue, l’association se perçoit comme centre d’échanges et de ressources.

Le profil de nos membres reflètent la composition et la philosophie de l’association. Ils ne sont pas uniquement des chercheurs et professeurs d’université, et encore moins issus des seules branches de l’anthropologie et de l’ethnologie. Le nombre important d’étudiants doctorants ou post-doctorants démontre par ailleurs l’existence de lacunes dans le système des structures disciplinaires existantes, lacunes que nous espérons combler, au moins en partie.

La création de Txoke ! offre le cadre recherché par beaucoup d’entre nous, où les chercheurs et autres professionnels pourront trouver un appui et des ressources mutualisées.

Le plus grand défi à relever dès à présent est celui de la logistique de communication dû à la multiplicité des langues parlées par nos membres et à la nécessité de traduire les textes les plus importants émis par l’association (pour l’instant Français, Allemand, Anglais, Espagnol et Euskera). Nous ne sommes pas l’EASA (Association of European Association of Social Anthropologists) qui fonctionne uniquement en Anglais. Cette diversité linguistique alourdit et complique singulièrement notre tâche.

Lors des Assises de l’Ethnologie et de l’Anthropologie en France nous présenterons et analyserons les concepts et les expériences en relation avec nos projets.

Nous vous remercions pour votre attention.

Ingrid Kuschick, présidente : ikuschick@txoke.eu (adresse éléctronique Txoke !)
ikuschick.anthropo@kuschick.eu (adresse électronique professionnelle)

Raphaël Parejo-Coudert (secrétaire) : rparejo@txoke.eu (adresse électronique Txoke !)
r.parejo@ethnomusicologie.org (adresse électronique professionnelle)

Document joint : les membres fondateurs de l’association.


QUELQUES LIENS UTILES

Biscaye : http://fr.wikipedia.org/wiki/Biscaye

Anthropologie appliquée :

RAVENEAU, Gilles. Savoir anthropologique, engagement et intervention de l’ethnologue. (En ligne) :.

ALBERT, Bruce. Anthropologie appliquée ou « anthropologie impliquée » ? Ethnographie, minorités et développement. (En ligne) :.

thecanadianencyclopedia.com/index.c...

ANCIAUX, Alain. - Anthropologie appliquée. (En ligne).

Post-scriptum

Nous invitons d’ores et déjà toutes les personnes désireuses de nous rencontrer durant les Assises à nous contacter au préalable. La délégation de Txoke ! sera conséquente et nous serons disposés à dialoguer avec celles et ceux qui le souhaitent.

Raphaël Parejo-Coudert (secrétaire) rparejo@txoke.eu


Présentation des membres fondateurs de l’association européenne Txoke !

Ce document PDF présente les 5 membres fondatuers de l’association Txoke !, leurs parcours, compétences et publications, et fait le point sur leurs activités actuelles.


Présentation de l’association européenne Txoke !

Ce court document au format PDF présente les grands axes d’action que se propose l’association et sa philosophie de travail.

Posté le 15 octobre 2007 par Ingrid Kuschick, Raphaël Parejo-Coudert


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