Seconde proposition d’intervention de l’association Txoke ! : une production de la recherche avec une éthique

Par : Ingrid Kuschick et Raphaël Parejo-Coudert

C’est à partir des expériences vécues par une partie des membres de l’association Txoke ! (composée rappelons-le de professionnels de l’anthropologie, de l’ethnologie, de la sociologie, de l’histoire, de la conservation et de l’archivistique) que se développe depuis quelques mois une réflexion sur le rôle et l’implication du chercheur dans le type de société ou nous vivons désormais, marqué par la mondialisation et la marchandisation. Cette réflexion se réalise en prenant en compte la dimension appliquée ou finalisée.

Dans l’étape actuelle de la mondialisation programmée, nous sommes conscients que le résultat de nos recherches bien souvent se convertit en marchandise. Tant les professionnels institutionnels (titulaires de postes) que les chercheurs travaillant en indépendants, sont de plus en plus soumis à des contraintes de « rentabilité » et de « productivité » copiés du modèle du secteur privé (ce qui renforce encore la rigidité de fonctionnement de certaines administrations ou institutions). Ces contraintes concernent entre autres les délais de plus en plus courts impartis pour mener à bien une recherche, la rentabiliser, et remettre le rapport final. Pour les indépendants se rajoutent souvent des retards, parfois considérables, apportés au règlement des subventions (si l’appel d’offres vient du public) ou émoluments s’il vient du privé.

La prise en compte des dimensions patrimoniales, de la diffusion culturelle et de la dimension économique : vers une anthropologie appliquée ou finalisée, éthique et ancrée dans les réalités d’aujourd’hui.

Nous pensons que l’autre réponse possible pour restructurer nos disciplines afin d’atteindre une adéquation viable entre le travail des chercheurs et les nouvelles nécessités et attentes de la société civile, comme pour affronter les défis des nouveaux temps que nous vivons, est de prendre en compte de manière structurée dès la conception de la recherche la « chaîne » invisible mais bien réelle qui emmène le matériau recueilli, puis classé et analysé, à son incorporation à l’institution patrimoniale qui le conservera, le mettra en valeur (exposition, mise à disposition du public sous différentes formes, dont l’accès à des bases de données), et en opèrera la diffusion, souvent commerciale (publications de catalogues, de livres, de contenus multimédias sur CD ou DVD, etc.) en bout de chaîne.

Comme dans beaucoup de cas la mise en valeur se fait de nos jours de manière commerciale, que ce soit par les moyens d’édition classiques (livres, articles) mais aussi comme nous venons de l’évoquer par des publications multimédias mises en vente, ou encore par la télévision ou l’Internet. Cela implique pour nous penser de nouvelles attitudes de travail et créer de nouvelles méthodologies. Nous avons pu tester ces nouvelles attitudes et méthodologies lors de récents travaux de terrain, et nous développons à partir de cette expérience notre réflexion et nos techniques au sein de Txoke !

Il nous faut encore dire que ce matériau recueilli et mis en forme peut servir à des projets de développement local qui peuvent aller jusqu’à concerner des régions entières, entrées en processus complexes et souvent douloureux de reconversion forcée à la fois économique et culturelle.

Notre expérience en Biscaye est là pour en témoigner. Le cas de nos recherches dans la Zone minière et industrielle de la Rive Gauche (Margen Izquierda) de Biscaye est exemplaire. Cette expérience très riche et dense nous a amené à inclure fortement la dimension « appliquée » (certains disent « finalisée ») dans notre association. Nous insistons, nous pensons que le manque « d’application », le déficit de « retour » positif vers les populations impliquées par les recherches en anthropologie et en ethnologie, le manque de visibilité des résultats (souvent mal diffusés) pour la société en général (quand ils ne sont pas occultés par les commanditaires), sont l’une des causes de la crise que traversent depuis quelques années ces disciplines.

Pour clore notre propos, nous proposons d’ouvrir nos futures actions à des personnes non directement rattachées au travail de recherche scientifique, mais qui sont par contre liées à l’un des maillons de la « chaîne » logique que nous avons évoquée plus haut, qui mène le matériau de sa collecte à sa diffusion. Ces professionnels sont des archivistes, des conservateurs et techniciens de conservation, des informaticiens spécialistes des bases de données, des logisticiens (profession peu connue mais ô combien utilse !), mais également des personnes habituellement peu en contact direct avec des chercheurs, comme des bibliothécaires, des professionnels de la diffusion culturelle et de création d’événements culturels. Nous incluons dans notre proposition d’ouverture des personnes que l’on peut qualifier comme émanant de la société civile, et intéressées par les thématiques qui nous concernent (collecte de matériaux patrimoniaux, patrimoine, culture) et par leur étude.

Conclusion, comme toujours provisoire

Nous voyons que l’anthropologue et l’ethnologue, de par la force des choses et les pressions institutionnelles et économico-culturelles qu’il subissent, sont en risque de devenir des sortes de mercenaires professionnels qui procurent un service (risque de perdre de vue l’éthique), mais d’un autre côté peuvent s’ériger en gardiens moraux et scientifiques du patrimoine culturel.

Les circonstances actuelles dans lesquelles s’exercent nos activités nous poussent à nous frayer un chemin entre ces deux pôles. Dans cette quête d’une nouvelle voie, la réflexion collective et la mise en commun des ressources et des initiatives ne peut que nous être bénéfique.

La « nouvelle formule » que nous proposons pour y arriver consiste en effet en unir les efforts de travail rationalisés et optimisés (notamment en utilisant sciemment et de manière intelligente les nouvelles technologies), sans pourtant abandonner la composante éthique : ce qui est notamment permis par une volonté forte de diffusion des résultats et le retour systématique desdits résultats vers les populations concernées par nos recherches.

C’est dans ce but que nous avons lancé le développement d’une méthodologie appliquée et rationalisée qui fait un usage exhaustif, mais néanmoins contrôlé, des moyens informatiques afin d’optimiser le temps disponible pour ces « opérations » de recherche que nous appelons « de choc » (de là le nom de notre association : Txoke !) et la diffusion rapide des résultats dans différents milieux (voir à ce sujet le groupe de réflexion 2 des Assises : « Interfaces disciplinaires »).

Aux Assises, nous expliquerons le cadre et la méthodologie adoptés pour nos recherches récentes, et leur application à des cas réels, que nous soumettrons au débat.

Ingrid Kuschick, présidente :
ikuschick@txoke.eu (adresse éléctronique Txoke !) /
ikuschick.anthropo@kuschick.eu (adresse électronique professionnelle)

Raphaël Parejo-Coudert (secrétaire) :
rparejo@txoke.eu (adresse électronique Txoke !) /
mailto:r.parejo@ethnomusicologie.org (adresse électronique professionnelle)

Posté le 13 octobre 2007