Ethnographions nous – L’héritage de Diên-Biên-Phu

Ethnographions nous – L’héritage de Diên-Biên-Phu - Armelle Faure

Que les âmes sensibles et les gens du pouvoir qui n’aiment pas la provocation s’abstiennent de lire ces lignes. Subjectivité. Oui cela me paraît une très bonne idée de s’ethnographier, de laisser parler sa subjectivité et d’essayer de comprendre pourquoi on est devenue ethnologue.

Je suis une enfant de Dien-Bien-Phu. Nous arrivons aujourd’hui à la cinquantaine, en France, en Asie de l’Est, et en Afrique. Côté français, nous resterons à jamais les fils et les filles d’officiers de l’armée de l’air valeureux, et ceux d’une garnison commandée à terre par un « traîneur de sabre ». Les artilleurs venaient de tous les coins de l’outre-mer, l’éventail coloré de la palette coloniale. Tous également abandonnés par la haute administration dans la plus absurde des guerres coloniales. Une minorité de la grande muette devant laquelle se taisent tous les autres, ou au contraire ils se lancent dans un grand brouhaha pour faire croire qu’il n’y a rien ! Circulez : y’a jamais rien eu ! Pour ceux qui doutent de mon interprétation des faits, allez visiter l’excellent Musée du Mémorial de Maréchal Leclerc, à côté de celui de Jean Moulin en haut du Mont-Parnasse à Paris. « Leclerc de Hautecloque refuse de remplacer d’Argenlieu. Il ne croit pas à l’extinction de la guérilla uniquement par la force et préconise la négociation ». Négocier avec Vo Nguyen Giap et Ho Chi Minh.

Dans les premiers plans de vol pour installer la défense fin 1953, son DC-3 était devant, en tête de file. Quelques mois plus tard, pour mon père, tout est perdu fors l’honneur. Le syndrome de « La grande illusion », le film de Jean Renoir. Cette élite d’aviateurs a lutté jusqu’au bout dans la grande tradition des officiers sans jamais haïr ses « ennemis » nationalistes cachés dans la jungle des montagnes mythiques de la déesse DBP. Sauf lorsqu’un d’entre eux était abattu. Les derniers vols du début Mai sous l’artillerie Viet-Minh ont dû paraître interminables. Un éclat d’obus avait traversé son cockpit la veille. Il vole en équipage de deux avions cargo, décollant dix minutes après son équipier. Chargés du ravitaillement des rampants, terrés et désespérés dans leurs trous à rats. Crevant le plancher gris des épais nuages pour descendre dans la cuvette après le passage du col de Pha Din dans l’axe de Lai Chau, le Dakota Douglas de tête est abattu. C’était un peu dur pour mon père, comme démarrage d’une vie d’idéaliste. C’était en 1954, je n’étais pas née. Mon père a 80 ans cette année. Il m’a donné le souci du contexte. Par ce texte, je paye ma dette, comme disent les Italiens.

Lorsqu’il a fini de lire ma thèse sur le Burkina Faso en 1990, mon père n’a dit qu’une chose : « Nous avons commis un crime contre la culture en faisant la Guerre d’Indochine. Les Vietnamiens n’avaient pas besoin de nous. Contrairement à ce qu’on nous avait fait croire, ils ne voulaient pas qu’on vienne leur apporter quoique ce soit. Ils avaient déjà leur culture. Je l’ai compris quelques jours après mon arrivée ». J’ai trouvé sa remarque un peu déplacée, mais au moins j’ai compris ce que je faisais là, ethnologue, et pourquoi j’étais sankariste. Que peut-on contre un peuple déterminé à conserver sa culture ? Rien. Je pense que ce serait la réponse de mon père. Que peut-on quand un peuple se débat pour accéder à la modernité en essayant d’échapper à la dette impérialiste ? Essayer de participer. Ce qui a été ma réponse, subjective, inconsciente, à la révolution burkinabé. J’aime ce mot culture.

La haute administration française vendait les services de cette armée contre un marchandage avec l’armée américaine, qui prendrait le relai lorsque le moment serait venu de passer de la guerre d’Indochine à la guerre du Vietnam. Jour après jour, facturé. Mon père a découvert cela plus tard, lorsqu’il travaillait au Ministère des Armées et qu’il cherchait à savoir. J’exprimais en Janvier 2008 mes questions sur Dien-Bien-Phu à un économiste parisien. Il a exhumé de ses dossiers un article récent pour me montrer que je n’étais pas encore au courant du pire. Les stratèges américains (Foster Dulles) discutaient de savoir s’ils allaient lancer l’atome pour libérer l’armée française. Il s’agissait de briser le tabou, pour pouvoir utiliser ici et ailleurs de sales petites bombes nucléaires au nom de la liberté et de l’anticommunisme (Schelling, 2006). Pas deux énormes, comme à la fin de la seconde guerre mondiale, juste des petites bombes atomiques. PITIE ! Pitié pour la nature. Pitié pour les humains et les non-humains. Le tabou n’a pas été levé. Il plait à mon imaginaire romantique de croire que la déesse DBP a été la plus forte.

Réflexion faite, mourir pour défendre quels intérêts français ? La guerre ! la guerre ! la guerre ! On est allé planter du caoutchouc ailleurs. La subjectivité, encore et toujours, fait les grandes choses. Les meilleures et les pires, hélas. Une fois la place-forte écrasée, les milliers de prisonniers de Dien-Bien-Phu sont allés se faire recycler l’esprit dans les camps des Viets. Accueillis pour certains par notre cher professeur G. B., qui m’a enseigné l’Asie lorsque j’étais en licence d’histoire, 25 ans plus tard ! Ironie de l’histoire. Ou de l’Université. Paix aux défunts. Rions. Sur les bancs de la Fac d’histoire, j’avais une amie métis : camerounaise-indochinoise. Au Sénégal, sur un projet de routes de la Banque Mondiale, mon collègue ingénieur était un métis sénégalo-vietnamien, de la même époque d’Indochine. Nous nous rencontrons. Les enfants de Dien-Bien-Phu vont commencer à faire entendre leurs voix, des deux côtés de l’Eurasie, de l’Afrique, et faire petit à petit rentrer cet événement formidable dans l’histoire mondiale par leurs recherches. J’aimerais entendre la voix des enfants de Dien-Bien-Phu de l’autre côté de cette guerre que nous avons perdue : ceux du Laos, du VietNam, du Cambodge et de la Chine. Cela aidera à tasser un peu les sensibilités, à parler de l’histoire.

J’ai toujours été bien accueillie dans les villages bissa au Burkina où je préparais ma thèse. Il y avait des soldats burkinabe qui avaient fait la guerre d’Indochine sous le pavillon français. Ils me montraient fièrement leurs médailles, la Croix d’Orient et les autres (je m’embrouille peut-être sur les guerres, je suis spécialiste de grands barrages et d’infrastructures, pas d’armée !). Heureusement, ils recevaient leur pension de retraite de l’armée, cela faisait vivre les familles nombreuses. Même si leur retraite faisait la moitié de celle des Français. Sans oublier à ce sujet les tirailleurs dits Sénégalais assassinés au Camp de Thiaroye en 1944 (voir le très beau film de Sembène Ousmane). La haute administration française ne savait pas quoi en faire ! Même pas eu moyen de les échanger. Çà facturait pas. La répression de 1947 à Madagascar. Quels intérêts français ? Oubliés. Mais les Malgaches, eux, n’ont rien oublié. Quant aux Harkis… La liste d’Outre-Mer est longue et révoltante. J’en oublie, tant et tant. Cette liste nous empêche souvent de travailler efficacement sur le terrain, à cause de notre identité Française. Parfois on n’arrive pas à inspirer confiance, quelle que soit la valeur de notre expertise. Pourtant, l’expérience de mon père m’a rendue très critique vis-à-vis des décisions de l’Etat français, et des gens du pouvoir en général.

Au séminaire de Condo en 1989, j’ai rencontré un chercheur vietnamien de cette époque, un ami de l’immense Georges Condominas. Je n’ai pas osé lui parler de la guerre. Seulement des conceptions autochtones de la nature. Je rédigeais ma thèse, et je consultais les trésors dont recèle la bibliothèque du Musée de l’Homme. J’ai découvert une version du passé légendaire de Diên Biên Phu. Dans les temps mythiques, le pays thaï était encore un désert, à l’exception d’une liane qui reliait le ciel et la terre, et d’un figuier avec des courges énormes. Le roi du ciel demanda aux divinités de détruire cet arbre encombrant. Une multitude d’hommes sortirent des courges, ainsi que des animaux et toutes espèces végétales. Ainsi Diên Biên Phu est le lieu de la genèse des montagnards du Laos : les Thai et les Kha. Par une ironie de l’anthropologie et de mes recherches, on retrouve cette légende fondatrice d’une liane reliant le ciel et la terre chez les Bissa du Burkina avec qui j’ai vécu. Là, l’échelle des forgerons reliait la civilisation terrestre au ciel, où ils forgeaient à côté du soleil. Mon terrain m’a donné une certaine sensibilité au monde sauvage, naturaliste et animiste, plus tard analogiste, vu par les humains qui habitent la forêt. A la différence de mon père, pour qui le nom de Diên Biên Phu résonne peut-être encore d’un son étrange et terrible, le mythe des forgerons bissa m’a été donné de la bouche d’agro-pasteurs et de chasseurs qui m’ont accueillie paisiblement. Au son de l’enclume et du marteau comme dans « Le Trouvère », ce joyeux opéra de Verdi. Les anthropologues travaillent sur une base de confiance.

Ma subjectivité, suite. Le Président Sankara a été assassiné en 1987 et c’était la fin de la Révolution au Burkina. J’avais juste fini de collecter les données de ma thèse, après plus de trois ans sur le terrain, où je dirigeais les actions d’une ONG internationale pour financer mes recherches. Le Bureau de Suivi des ONG était sous l’autorité directe du Président du Faso, et son directeur, Alfred Sawadogo, décrit l’ambiance de cette Révolution mieux que personne (Sawadogo 2001). Le BSONG m’a aidée à contruire les écoles, les puits, et dans les autres actions que j’avais menées. J’avais assisté aux nombreux débats démocratiques dans les provinces, organisés par le Conseil National de la Révolution pour faire participer les citoyens aux décisions. La Révolution était faite un peu militairement, soit. Peu avant l’assassinat de Sankara, un de mes amis Peul, un vrai démocrate, m’avait dit : « Pars. Ce n’est pas ta Révolution. Rentre chez toi ». Il m’a protégée du pire : j’étais trop investie. Bêtement militante. La « nausée » si bien décrite par Sartre ne m’a pas quittée pendant plus d’un an passé à Paris. Avant que je fasse mon deuil, de Sankara, de leur Révolution. Pendant la préparation de la Conférence Nationale au Faso en 1991, il a pris quatre balles dans la gorge tirées par les hommes du Président Libérien Charles Taylor au service du Président Blaise C. Une histoire de diamants et de vente d’armes qu’il avait malencontreusement découvert. Je lui ai rendu visite à l’Hopital de la Salpêtrière. Il est toujours vivant. Professeur à l’Université de Ouagadougou. J’ai fini ma thèse à Paris et je suis repartie pour une dizaine d’années à l’étranger.

On n’oublie pas facilement des années aussi intenses, ni l’esprit qui réunissait les entreprises sur place. Comment des étrangers « du nord » ont-ils pu si bien être intégrés à une cause étrangère et anti-impérialiste, trente ans après Dien-Bien Phu ? Nous avons bien reçu quelques leçons ! Difficile ensuite de parler ou de penser à la place des nationaux dans les projets de développement. Ces leçons ont été la source d’amitiés inépuisables, comme celle qui me lie avec l’ancien directeur du BSONG, retrouvé 20 ans après la mort de Sankara. Alfred Sawadogo a rejoint les champs de son Yatenga natal et continue la lutte pour une agriculture souveraine aux côté des paysans. Il trouve depuis longtemps audience auprès des organisations internationales, pour les actions de son ONG comme pour son rôle de citoyen du monde.

Pour cause de DBP, je ne suis pas très à l’aise dans les milieux franco-français. Même en ethnologie, je sentais peu de subjectivité commune avec ces « gens du pouvoir » de l’anthropologie française, comme on les appelle. J’ai suivi leurs séminaires et acquis, dans le sérail, une excellente formation, au Laboratoire d’Anthropologie Sociale, à l’EHESS et à la Cinémathèque de Chaillot, au long de 7 ans, parallèlement à mes années de terrain. J’aurais pu avoir le marxisme en commun avec certains anthropologues, c’est une ligne d’analyse formidable. Notre cher et regretté Meillassoux m’a reproché de travailler pour la Banque Mondiale, comme si c’était immoral. Pour les autres, il y avait toujours quelque chose qui n’allait pas. Pas assez de ceci, pas assez de cela. « Même pas psychanalysée ». Les concours publics de recrutement d’anthropologie m’ont fait penser à des chambres d’inquisition. La préparation de la thèse, avec Michel Izard, pareil. Sauf le respect que je dois à son savoir, car ma reconnaissance est immense envers la grande rigueur intellectuelle de son tutorat. Après ma soutenance de thèse, des amis m’ont emmenée voir « La Leçon » de Ionesco au Théâtre de la Huchette. J’ai ri tout le temps en pensant que c’était bien ce que j’avais supporté ! A t’on besoin de telles épreuves ? Quelle est leur utilité ? Vous dégoûter de l’establishment, ou de l’anthropologie ? La France a besoin de chercheurs, pas de censeurs. La recherche a besoin d’avancer, pas d’ergoter sur des points et des virgules. Elle a besoin de communiquer, avec humour, pas de se fossiliser dans une structure « entre soi » et tournée vers le passé.

L’anthropologie française a surtout besoin de retrouver de la crédibilité et des financements. Vous frustrez les jeunes anthropologues parce qu’ils n’ont pas confiance dans l’utilité de vos analyses sur les marchés du travail. A l’attention de ceux qui ont peur d’éventuels changements dans la recherche et dans l’université, lisez vite le récent article de Marshall Sahlins. Il expose simplement les avantages et les inconvénients de l’ancienne Université, qui avait urgemment besoin de se réformer, et de la nouvelle (Sahlins 2008). Son point de vue a posteriori est intéressant, il est sans concession pour l’avant et pour l’après-changement dans l’anthropologie américaine. De toutes façons, le marasme de la recherche anthropologique française depuis plus de vingt-cinq an peut-il se prolonger ? Les anthropologues français s’interrogent sur leur avenir et ils ont créé en 2007 les Assises de l’Ethnologie et de l’Anthropologie en France. En fin de compte, l’anthropologie française a t’elle perdu son savoir ? N’a-t’elle plus de savoir-faire exploitable ? A-t’elle perdu sa crédibilité à l’étranger ? Sûrement pas ! Alors pourquoi est-elle trop absente de la scène internationale ? Peut-elle se réformer ? La suite des Assises nous le fera savoir, en particulier les travaux du Comité de Liaison (CLETAF) dont je fais partie.

Professionnellement, je trouve épanouissant de faire partie du patchwork international. J’ai travaillé depuis quinze ans, en indépendante et sur des contrats courts, pour une organisation qui n’est pas parfaite loin de là, qui ne vend pas que des bons produits, qui a l’habitude de se transformer en permanence, qui absorbe les bonnes idées à la vitesse de l’éclair, mais qui a souvent du mal à les mettre en œuvre, et à assurer le suivi en pratique de ses bons choix sociaux en théorie. Il faut que je vous explique dans une brève comment çà marche. Cela peut donner des idées à des jeunes astucieux. Ce sera bientôt valable en Europe. C’est obligé. Même en France, qui est toujours à la traîne à cause de son passé, enfin, disons franchement : de son histoire institutionnelle. Le temps des questions sociales travaille pour nous. Il faut un peu patienter. Il va y avoir du travail pour les anthropologues, dans le public et dans le privé. Tout simplement parce que, sans nous, cela ne marche plus. On ne peut pas à la fois « faire participer » et ignorer les conséquences de ce que les gens ont à dire. L’observation participante, les anthropologues connaissent. La gestion concertée, on sait faire. On peut aussi apprendre à négocier. J’ai déjà posté un article en novembre 2007 sur le site des Assises pour expliquer un peu ce que je fais : « Anthropologues et Ingénieurs », dans le Débat 3. J’ai maintenant 25 ans d’expérience en analyses sociales, dont quinze avec la Banque Mondiale, pour une trentaine de missions. Rendez-vous bientôt pour la suite.

Les anthropologues ont tous/toutes une subjectivité. Une certaine anthropologie francophone semble obsédée par la réflexivité. D’où l’intérêt de s’ethnographier. Qu’y a-t’il derrière le miroir brisé d’une subjectivité ? D’autres miroirs, d’autres causes, à perdre ou à gagner. Quand on arrive à la fin d’une histoire personnelle, qu’un miroir est brisé, on a envie de dire « and so what ? ». La subjectivité d’une anthropologue, ce n’est pas du « story telling management », parce qu’il y aura toujours d’autres miroirs, tant que la vie continue. Il nous restera toujours des utopies, des idéaux, des expériences à vivre et des causes à gagner. So What ? Qu’est-ce que vous faites de votre subjectivité ? Sortez de votre délectation morose ! Manifestez-vous. Un peu d’ambition : des surmois ! Du désordre ! Nous sommes trop difficiles à suivre lorsque nous restons à l’étalage des mots, écrits ou verbaux. L’anthropologue ne peut convaincre que par la démonstration de ses talents.

Parfois la subjectivité d’un anthropologue sert à faire de grandes choses, comme l’organisation institutionnelle des sauvegardes sociales créées à la Banque Mondiale, qui servent de base à mon travail professionnel depuis 15 ans. Il est mieux que vous lisiez directement l’article de Michael Cernea dans le numéro de 2007 de « Human Organization », la revue de la Society for Applied Anthropology. Michael y brosse d’abord la scène initiale pendant l’enfance. C’est brutal. Un pogrom massif dans le ghetto juif roumain de Jassy. Puis la fuite, les caches, les fuites, la perte de tous les biens, la peur et chercher la vie sauve pour la famille. And so what ? Nos expériences influencent nos valeurs, nos orientations et nos choix professionnels, dit-il. Professeur Cernea n’a jamais pu supporter la discrimination et l’oppression. Michael décrit dans l’article comment, devenu anthropologue en Roumanie, il a ensuite été invité (cueilli ?) par la Banque Mondiale. Il a, plus tard, reçu des financements et un soutien au plus haut niveau pour élaborer ces politiques sociales et leurs cadres d’application (avec les meilleurs anthropologues mondiaux anglophones de l’époque). C’est parti d’une subjectivité commune avec le Président Wolfensonh dans les années 1995 autour d’un très joli concept, qui donne un son très doux, comme le chuchotement de quelque chose que l’on chérit : « mitzvah », et qu’ils traduisent par « la justice sociale » (Cernea 2007). Un objectif séduisant. D’autres le traduisent par « commandement » ce qui est plus inquiétant, ou aussi « bienveillance », que j’aime beaucoup. J’ai déjà vérifié concrètement, expérimenté, dans plusieurs programmes de la Banque, l’efficacité de l’organisation mise en place pour la sauvegarde des questions sociales, les contre-pouvoirs et les alarmes mobilisables. Le système fonctionne. Il peut permettre de rectifier rapidement des orientations défectueuses. Encore faut-il avoir de bons anthropologues, capables d’une bonne analyse sociale et culturelle, pour appuyer le programme. Qu’ils se fassent connaître et qu’ils soient embauchés. Qu’est-ce qu’attendent les Français ? Lorsque j’ai été sélectionnée en 1994 pour concourir pour le poste de « Resettlement Officer » que Scott Guggenheim quittait, les femmes du département de Ressources Humaines de la Banque Mondiale à Washington m’ont dit que j’étais la première Française qui répondait à ce type d’offre, publiée dans The Economist. Il y a d’autres offres, parce que maintenant les organisations internationales sont nombreuses et elles ont besoin d’anthropologues.

Les anthropologues français hésitent à s’engager dans des grandes institutions publiques ou privées, parce qu’ils craignent de perdre le contrôle de leur objet de recherche. C’est l’impression que j’ai en participant aux discussions avec les membres du CLETAF, le Comité issu des Assises de l’Ethnologie. C’est une crainte justifiée. Il ne faut jamais oublier la vigilance. Il faut toujours craindre d’être manipulé(e) lorsqu’on possède un savoir original, rare, et recherché. Pas seulement en France. On est moins manipulable quand on est nombreux, quand on a des Forum pour des discussions concrètes : à bons entendeurs contactez-moi !

POST-SCRIPTUM - Il y a un post-scriptum. Diên Biên. Serendipity. Epicure.

Lecteur, ce texte est un peu difficile à suivre, qu’on m’en excuse. Il est décousu, en montage alterné, il dévie, revient, part en couleurs. Jusqu’à ce post-scriptum, je n’étais jamais allée à Dien Bien Phu. Ce post-scriptum est écrit après que j’y sois allée, moi-même.

J’avais écris les lignes ci-dessus pour l’anniversaire des 80 ans de mon père, en février 2008. Puis il s’est brutalement mis à maigrir et les médecins ne lui trouvaient rien. Je me suis rendu compte qu’il était temps que je réalise le vœux que j’avais fait à la fin de la thèse. Il ne suffit pas d’écrire, ou de parler, pour payer cette lourde dette. Etre devenue ethnologue en tant qu’héritière de Diên-Biên Phu. Encore faut-il expérimenter. Mai 2008, année zéro. 54 ans exactement après la naissance du grand mythe franco-vietnamien, chinois, post-colonial, post-moderne etc. L’aube du XXI° siècle. Une nouvelle ré-ascendance de l’Asie.

Je devais aller prier à Diên Biên Phu, y trouver un lieu de culte pour libérer mon père, lui permettre de partir vers le pays des morts dans la bonne humeur, en oubliant le pesant syndrome des survivants. Peut-être pire : la mémoire d’actes morbides. La mort brutale parmi la petite communauté des aviateurs français a causé des dérèglements psychiques et probablement des actes de représailles immédiats. Je n’ai pas capacité à confesser les gens ni à les absoudre. Chacun son rôle. Il a s’agit par ce voyage d’établir un dernier contact avec lui, d’évoquer son expérience hors du commun. Qu’il trouve l’envie de parler de ces vols de fer, de feu et de sang, à quelqu’un : sa fille, devenue ethnologue à cause de cette histoire. Quand il a vu les photos, à mon retour, mon père m’a dit « grand merci ». Grâce au commerce et à l’appui de l’Etat vietnamien, Diên Biên semble avoir pris un bon chemin.

Avant de partir au Vietnam, je craignais la météo du mois de mai et ma parfaite méconnaissance de la langue. Le premier matin, j’ai été accueillie à Hanoi par la superbe exposition « Sar Luk » sur Georges Condominas, au Musée d’Ethnographie, et par un jeune poète lumineux. Nous avons bien ri. Je me promène dans Hanoi, une ville accueillante où tout le monde travaille, où on ne voit pas de pauvres, pas de SDF. Pas de jeunes gens démunis, trainant leurs chiens et leur désoeuvrement comme en France. Inversion : qui est riche, qui est pauvre ? Je rencontre les multiples représentations du cavalier Le Lai, devenu Empereur Le Thai To. Dans les pagodes, sur les grandes places, autour du lac Hoan Kiem. Ce héros du XV° siècle avait chassé les Chinois après quelques siècles d’occupation. Il avait utilisé la guérilla, face à la lourde bureaucratie. Déjà ! Cette figure omniprésente aurait dû alerter les Français.

Dans l’avion pour Diên Biên, une jeune femme Vietnamienne, Thuan, me propose de partager sa visite touristique des sites militaires, avec son compagnon canadien. Ce dernier me donne de bonnes nouvelles du projet d’infrastructures sur lequel je travaille depuis quatre ans à Madagascar. On croit rêver ! Des nouvelles des routes et du port de Tolagnaro sur l’Océan Indien, données au Vietnam, par un ingénieur international canadien ! Ce n’est pas un rêve, c’est seulement la vraie vie, celle qui mérite d’exister.

Nous avons levé ensemble, Thuan et moi, le drapeau rouge à l’étoile jaune au dessus de la reconstitution du pitoyable bunker du Général Decast. « Global development change » ! Le sud a pris en main son histoire en 1954. Il y a 54 ans. Année zéro. Nous visitons les sites du tourisme de la grande bataille. Cela me met des idées en place. Les Viets avaient creusé des tunnels partout. Dans les rizières, dans les montagnes. Ils avaient monté d’innombrables pièces d’artilleries portées à dos d’homme sur des pentes abruptes et dans une forêt épaisse. Les Français, méprisants et prétentieux, avaient juré qu’ils n’y arriveraient jamais. Quel mépris pour son adversaire. Les Niaks, les Bougnouls ! Quel défaut d’évaluation des capacités de l’autre ! Personne n’a vu se déployer les 55 000 soldats Vietminh ? Cette guerre était lamentable et les ordres français inacceptables. Combien de morts, côté français, pendant ces six ans de Guerre d’Indochine ? 75 000 morts dit Wikipedia. Les tirailleurs se sont débattus comme des diables à DBP. Armée de métier. Que sont devenus les Méos qui avaient aidé les Français, derrière leur chef spirituel Touby Ly Foung ? Que faisaient ces escadrons américains ultra-secrets ? Quelle a été la suite militaire de cette désastreuse Guerre d’Indochine et comment ont été gérées les carrières et les traumatismes psychiques ? Combien de morts dans la Guerre d’Algérie qui a suivi ? 30 000 soldats du contingent, m’a répondu un militaire pibracais. Que de guerres stupides, au nom de causes bafouées et de déclarations politiques mensongères ! Que penser de la haute administration française, responsable de ces choix honteux, dont nous n’avons pas fini de payer les conséquences sociales et politiques désastreuses ? Aujourd’hui des retraités bien tranquilles. Pendant ce temps, l’avenir de la nation française traine ses chiens et son inutilité. Douce France ! Pourquoi n’avez-vous pas écouté Pierre Mendès-France ? Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? Il faut être disposé à partager, de bonne grâce.

Les anthropologues français ont raison de se poser des questions sur le contrôle de leur objet de recherche. Des questions se posent sur la soumission à une autorité française capable d’envoyer à la mort sa jeunesse – y compris l’élite de sa jeunesse - sans état d’âme et en pure perte. Apparemment aussi : sans remords. D’où l’importance du refus d’exécuter des ordres, en préférant faire confiance à son intuition, à son expérience, à ses doutes. Demeurer vigilant(e), face aux capacités de manipulations de donneurs d’ordres. Conserver la distance critique, même si on s’asseoit à la table communautaire d’un tout petit monde élitaire.

Revenir à Diên Biên L’aube de l’humanité, les collines de la déesse où descendirent du ciel la liane et les fruits du figuier. Dans cette somptueuse vallée crépusculaire, un cirque entouré de montagnes. Partout, les symboles de la mort : les cimetières, les stèles, les pierres tombales, les monuments commémoratifs de la victoire. Partout les signes de la vie, de la prospérité, de la modernité : une belle ville aux voies larges, aux enfants nombreux, des arbres fleuris, un marché prospère, des vieillards souriants. Hors la ville : des rizières grasses, des meules de foin immenses, des maisons communautaires en bon état, la culture florissante des montagnards, l’électricité communale. Le yin et le yan des asiatiques : éternel recommencement. Et puis : les forêts à aller découvrir, avec ces femmes en costume, souriantes, leurs paniers chargés de produits que les villageois attendent. Comment vivent-elles ?

Retourner à Diên Biên. Retrouver ce chamane, le gardien du cimetière A2, où reposent dans un certain vacarme nocturne les soldats du Grand stratège, ses amis. Escalader la montagne à travers les chemins forestiers, jusqu’à la grotte du Général Giap. Il dominait tout le site des opérations françaises ! Méditer sur la montagne mère, Pha Som (la liberté). Rencontrer la source de l’énergie la plus puissante. Descendre se baigner dans le lac sacré. Comme en pays Bissa dans le lac de Woozi. En ressortir chevauchant le dragon. D’un coup de queue, il survole le site mythique, d’une montagne à l’autre de la vallée de Mhuong Than où coule la rivière Nam Yon. Adieu : Him Lam, Doc Lap, Ban Keo, belles collines. Retrouvez vos vrais noms. Claudine, Gabrielle, Isabelle ! C’était honteux de vous affubler du nom des maitresses d’un soir d’un valseur de bal, fut-il descendant d’une grande famille française et plutôt bel homme.

See you again Diên Biên !

Lecteur, toi qui note cette formule. Scrute tes intentions. Beaucoup l’ont déjà prise avant toi. Il y a même un hôtel sur le bord du lac. Que cherche-tu ? La source de l’énergie fondamentale ? As-tu vérifié les intentions de tes partenaires ? J’en ai fini avec les causes perdues. Je n’ai plus honte d’être une enfant de DBP. Le Vietnam est devenu un pays qui a des leçons à donner à tout le monde. J’y ai fait une découverte. Avec stupeur, j’ai remarqué à Hanoï qu’on semble nous aimer. Oui : nous ! Moi, Française. Démonstration faite par plusieurs générations : vieillards, adultes et jeunes adultes des deux genres. Grande surprise. Agréable surprise. Mon propos en est tout décontenancé ! Une bonne leçon donnée par les vainqueurs de DBP. Qui valait le déplacement. Armelle Faure. Membre de l’APRAS – Consultante Indépendante Juin 2008

References

Cernea Michael and J. Freidenberg (2007), « Development Anthropology is a Contact Sport ». An oral history interview with Michael Cernea by Judith Freidenberg ». Human Organization (Journal of the Society for Applied Anthropology), Vol. 66, 4, Winter 2007, pp.339-353.

Schelling Thomas C. (2006) « An Astonishing Sixty Years : The legacy of Hiroshima », The American Economic Review, September 2006, vol. 96 n°4, pp. 929-937.

Sahlins Marshall (2008) « The Conflicts of the Faculty », Anthropology News (American Anthropological Association), vol. 49, 1, January 2008.

Sawadogo Alfred (2001). Le Président Thomas Sankara. Chef de la Révolution Burkinabé : 1983-1987. Portrait. Paris, L’Harmattan.

Ethnographions nous – L’héritage de Diên-Biên-Phu - Armelle Faure

Posté le 5 septembre 2008